Danse et sabre

— Une même flamme, deux mêmes souffles

Il n’y a pas tant de distance entre la scène et le dojo.
Il n’y a pas tant de distance entre le sabre et le torse nu, offert à la lumière du plateau.
Entre le kendoka et la danseuse, entre le cri du kiai et le silence du corps effondré sur le sol noir, il n’y a qu’une membrane : l’intention.
Car ce n’est ni le geste qui fait art, ni la technique qui fonde la beauté —
C’est l’état, l’état de présence, l’état de don, l’état de brûlure intérieure.

Le kendo pratique le keiko,
la danse cherche l’état de danse.
Et tous deux ne font rien d’autre que tenter, humblement, douloureusement, joyeusement,
de relier l’intérieur à l’extérieur.
De dire l’invisible par la chair.
De rendre sensible une vérité qui ne passe que par le mouvement.

En kendo, je tends mon corps.
Je frappe et je me laisse frapper.
Je cherche la coupe claire, la ligne droite, le zanshin qui suit.
En danse, je contracte. Je relâche.
Je tombe, je me relève. Je suis traversé·e.
Dans les deux, la colonne devient axe, le souffle devient lien, le sol devient partenaire.

Dans la danse contemporaine, on ne cherche plus la belle forme,
mais la forme habitée.
Dans le kendo, on ne cherche pas à vaincre,
on cherche à se trouver, à se dépouiller, à couper dans le faux.

Et dans les deux, il y a ce moment bouleversant, où le corps ne répond plus à la raison,
où le geste jaillit d’un endroit plus ancien, plus profond, plus vrai.
C’est là que tout commence.
Là que tout naît.
Dans l’instant de la chute, ou de l’impact.
Dans la fragilité d’un pied nu ou dans le fracas d’un men.

Je pense à Café Müller,
à ce corps féminin qu’on dépose,
à cette femme rousse qui traverse,
à cette solitude qui ne se dit que dans l’éclat d’un poignet, dans l’abandon d’une hanche.
Je pense au kakari-geiko,
quand l’énergie se donne jusqu’à la limite, jusqu’à l’épuisement, jusqu’à l’oubli.
Je pense à la danse de Pina comme à un assaut.
Un assaut contre le mensonge.
Un assaut contre la convention.
Un assaut contre le silence.

Et je pense à Isadora Duncan, qui brisa les corsets, qui libéra les chevilles,
comme on jette l’armure pour retrouver le souffle.
Elle disait : « pas de formes figées, pas de gestes inutiles. »
Comme nous disons en kendo : pas d’esquives vaines, pas de parade sans intention.

Danse contemporaine, kendo :
deux rites du présent.
Deux écritures de la chair.
Deux sagesses du déséquilibre.
Deux quêtes de l’authentique.

Et ceux qui les voient de loin,
les yeux secs, le cœur raide,
les traitent de fous.
Parce qu’ils n’entendent pas la musique. (Friedrich Nietzsche)

Haïku

Sous le sabre nu,
le corps tombe comme un cri —
danse ou bien combat ?

Tanka

Le sol me reçoit
comme un vieil ami fidèle.
Je frappe, je tombe,
et mon corps devient prière
dans l’éclat d’un pas brisé.

Sonnet

Je danse avec mon corps, non pour faire figure,
Mais pour crier vivant, mais pour vivre à genoux,
Mais pour que l’autre voie dans le choc, dans le flou,
L’âme qui se replie et soudain se défigure.

Je frappe sans vouloir, je tombe sans rupture,
Je suis l’arme, la paume, et l’ombre et le verrou,
Et chaque contraction devient une aventure
Où je cherche le vrai dans l’oubli de moi-même,

Car le sabre est un chant, et la chute une scène,
Et toute la beauté se joue dans l’interdit —
Dans le battement bref entre tension et paix.

Danser, c’est résister. Frapper, c’est dévoiler.
Et chaque mouvement, quand il est habité,
Fait trembler l’univers. Et le monde s’écrit.

Une réflexion sur “Danse et sabre

Répondre à gmrvcAnnuler la réponse.