Aujourd’hui Chabbat de Pâques

Quatre voix s’élèvent dans la poussière du lendemain, au bord du vide laissé par un homme mort sur bois. Mathieu parle avec la terre dans la bouche. Thomas, avec la rage d’avoir trop désiré. Jeanne, avec la gravité d’un silence intérieur. Saïd, avec le feu des psaumes dans la gorge.

MATHIEU (la voix pâteuse de vent et de cailloux, mêlée de sueur, d’herbe, et de larmes que seul un mont d’Auvergne peut contenir)
Hier, à la quinzième heure, le ciel s’est froissé comme une toile tendue trop fort. Même les bêtes ont cessé de mordre leur foin. Moi, j’étais dans un champ, le dos courbé, à sentir que quelque chose se retirait du monde, comme une nappe de chaleur qui fout le camp juste avant l’orage. Et là, aujourd’hui, c’est pas la tristesse que je sens, non… c’est le vide. Pas un vide de rêveur, non : un vide de semeur quand la graine n’a pas pris.

Ceux-là qui l’ont suivi, ils avaient les mains pleines d’attentes : royaumes, gloire, combats. Mais l’amour ? L’amour, ce mot simple, usé par les lèvres et pourtant plus rare qu’une source claire en été, ils l’ont pas entendu. Pas voulu. Et lui, il l’a dit jusqu’au bout, même en crachant du sang : « Aimez-vous. » Pas : bâtissez un empire. Pas : prenez les armes. Non. Aimez, bordel.

THOMAS (sombre, secoué par le souvenir et par la honte qu’il aime retourner comme une lame)
Ils l’ont tué comme on tue un chien galeux. Et j’étais là. Pas là, physiquement — mais là, dans ma colère, dans mon incapacité à croire. J’étais déjà planqué, rongé par le doute, par la détestation de ma propre lâcheté.
Et les autres ? Des petits chefs. Des types gonflés de fantasmes. Leurs couilles, comme tu dis, les ont rendus sourds.
Tu comprends, ils voulaient un messie qui leur ressemble : brutal, clair, conquérant. Et lui, il n’avait que l’amour à la bouche. Un amour indécent, un amour incontrôlable, un amour qui s’adresse même aux salauds, aux Romains, aux traîtres, aux putes.

Alors oui, aujourd’hui ils se terrent. Ils sont moisis de rage, de honte, de silence.
Et moi aussi.
Mais dans cette honte, je devine un feu qui ne s’éteint pas.

JEANNE (la voix blanche, creusée, lisse et tranchante comme une pierre polie par la prière)
Le monde n’a pas basculé hier. Il a dévoilé sa forme véritable. Il n’y a pas d’incompréhension : il y a un refus de la lumière.
Car l’amour qu’il a prêché est un amour sans sécurité, un amour nu, un amour non-réciproque. Il est allé jusqu’au bout de l’abandon pour que personne, jamais, ne dise : « Je suis seul. »

Aujourd’hui, ils ont peur car la lumière les atteint. Il n’y a plus d’abri.
Et ceux qui l’ont suivi pour l’honneur, pour les récompenses, pour l’idée d’un Royaume humain, sont confrontés à la réalité d’un Royaume qui ne se possède pas, mais se donne.
Ce jour est un jour de dépouillement.
Ce jour est un appel à la vérité nue.
Et dans cette vérité, chacun peut choisir : fuir… ou s’agenouiller.

SAÏD (la voix monte, s’enfle, tonne comme une harangue en plein marché ou une prière rugie à genoux dans la boue)
Il est mort, et il est mort hier, et sa mort est éternelle, et sa mort est aujourd’hui, et nous vivons dans sa mort comme dans une mer d’huile qui ne reflète plus les visages.

Il est mort parce que nous n’avons pas su aimer. Parce que nous avons préféré les royaumes au regard, les victoires à la tendresse, les murs aux visages, les lois à la bonté.
Et ceux qui l’ont suivi n’ont pas compris — non, ils ne pouvaient pas comprendre, car ils n’étaient pas encore nés.
Il fallait qu’il meure.
Il fallait qu’il meure pour que nous naissions.
Et aujourd’hui, nous sommes dans le ventre. Dans l’ombre. Dans le silence avant le cri.

Mais moi, Saïd, moi je dis : la vie revient.
Je dis : il est mort d’amour et par amour, et pour l’amour.
Et moi, je crois.
Et moi, je me tiens là, au pied de la croix, dans le sang, dans la boue, dans l’oubli. Et j’attends que le troisième jour commence.
Car il reviendra.

Haïku

Croix abandonnée —
dans l’ombre, un souffle se lève :
le silence croit.

Tanka

Ils ont tué l’homme
qui ne savait que parler
d’un amour trop grand.
Et maintenant dans nos chairs
germe la peur de sa voix.

Sonnet bancale et non bankable

Il est mort. C’est hier. Le ciel s’est déchiré,
Non par éclairs, non par tonnerre ou par flamme,
Mais par un cri d’amour sorti d’une seule âme
Et planté, cloué là, comme un rêve arrêté.

Il est mort. Et les siens sont tous désenchantés,
Repliés sur leur honte, leur peur, leur vacarme.
Ils voulaient des sabres, des chevaux, des alarmes —
Il leur a donné des larmes à partager.

Mais elle, la femme, la sœur, la silencieuse,
Elle sait que l’amour, même mort, est vivant.
Elle veille. Elle pleure. Elle est précieuse.

Et nous, dans le noir, cherchons encore le vent
D’un souffle ancien qui dirait la parole heureuse :
« Je suis vivant. » Et le monde attend.

Mathieu : Moi, j’irai ce soir dans mon champ. Je planterai des fèves. Sait-on jamais.
Thomas : Et moi, je marcherai jusqu’au mur. Et j’écrirai son nom avec ma salive.
Jeanne : Je me tairai. Mais mon silence sera un oui.
Saïd : Et moi, je chanterai. Même si ma gorge est nue. Même si le monde se tait.

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