Lire Jeux de Rôle ! de Nathalie Zema, Coralie David, Jérôme Larré, et tant d’autres est une traversée. Pas seulement d’un livre, mais d’une mémoire, d’une culture vivante, bâtie dans les marges, là où la bourgeoisie ne regarde pas, parce qu’elle méprise ce qu’elle ne comprend pas. Ce livre, c’est un hommage, une ode, un poing levé, une lampe torche dans l’obscurité d’un monde qui trop souvent oublie de rêver. Avec leurs textes, leurs calligraphies, leurs illustrations, les auteurs convoquent un univers qui m’est familier : celui des dés lancés sur une table, des cartes griffonnées à la main, des histoires tissées dans la pénombre d’une soirée entre ami·e·s. Une culture qui refuse les scénarios imposés, qui crée au lieu de consommer.
Quand j’ai commencé le jeu de rôle, en 1984, je venais d’un monde en lambeaux : fils de paysans auvergnats, témoin de l’industrialisation destructrice, perdu dans un lycée où la réussite se mesurait en diplômes et en alignements avec une bourgeoisie qui nous toisait du haut de ses privilèges. Mes cheveux roux, mon accent, mes manières, tout faisait de moi une anomalie. Et puis, il y avait ce désespoir : celui de voir les rêves des classes populaires piétinés par une machine industrielle et capitaliste qui avalait tout, même les solidarités. C’est là que le jeu de rôle m’a sauvé.
Le jeu comme échappatoire et combat
Avec Lise, Jane-Paule, Christine, Gilles, et tous ceux qui ont partagé ces nuits d’aventure, j’ai trouvé une famille, une raison de continuer. Nous étions des marginaux, mais autour de la table, nous étions des dieux : créateurs de mondes, de héros, de tragédies. Là, il n’y avait pas de patron pour nous dicter ce qu’il fallait faire, pas de règles sociales à respecter. Nous pouvions être tout, tout réinventer : un magicien, un révolutionnaire, une enfant perdue qui sauve le monde. Chaque partie était une révolte contre l’ordre établi, une déclaration d’indépendance contre la société qui voulait nous formater.
Mes enfants, eux aussi, ont grandi avec le jeu de rôle. À 5 et 7 ans, ils s’asseyaient avec nous pour jouer à Marmo, un jeu que Gilles et moi avions inventé. Parce que le jeu de rôle, c’est aussi cela : un héritage, une transmission, un fil tendu entre générations, une invitation à ne jamais cesser de rêver, de questionner, de résister.
Une lecture essentielle, un manifeste discret
Alors, lire Jeux de Rôle ! aujourd’hui, dans ce monde où les socialistes trahissent les classes populaires, où le fascisme s’installe insidieusement dans les interstices du pouvoir, c’est une bouffée d’air. Ce livre n’est pas seulement une célébration du jeu de rôle : c’est un rappel que nous avons le pouvoir de créer nos propres récits, de refuser ceux qu’on veut nous imposer. C’est un hommage à toutes celles et ceux qui, comme moi, ont trouvé dans ces mondes imaginaires une manière de vivre, de survivre, d’espérer.
Alors, à Nathalie Zema, Coralie David, Jérôme Larré, Romain d’Huissier, Guillaume Baychelier, Melchior Ascaride, Didier Guiserix, Olivier Sanfilippo, FibreTigre, Nicolas Fructus, Diane d’Esposito, Sandy Julien, David Robert, Pierre Rosenthal, Damien Coltice, Julien Pirou, Marion Hamard, Grégory Privat, Captain Popcorn et le Joueur du Grenier, je dis merci. Merci pour ce livre qui est bien plus qu’un livre : un manifeste, un poème, une résistance.
Haïku
Dés lancés la nuit,
Histoires tissées ensemble,
Monde recréé.
Tanka
Autour d’une table,
Des héros prennent la vie,
Les dés dansent, brillent.
Le monde réel se tait,
Et la lumière renaît.
Sonnet bancale
Un soir, autour d’une table éclairée,
Nous étions dieux, bâtisseurs d’univers,
Fuyant ce monde brutal et pervers,
Cherchant dans l’ombre des rêves dorés.
Les dés roulaient, magiques, enflammés,
Chaque jet un espoir, un cri, un fer,
Contre les lois d’un ordre éphémère,
Ouvrant des portes que l’on croyait fermées.
Et dans le livre lu, je reconnais,
Ces vies d’histoires, ces instants de clarté,
Ces noms gravés au cœur de la mémoire.
Un hommage vibrant, un cri discret,
Contre le monde figé dans sa fierté,
Un chant d’espoir dans un siècle sans gloire.