La révolte des personnages

Dans l’obscurité tendue d’un sous-sol parisien, au milieu des dés éparpillés et des fiches de personnages froissées, un cri retentit, brusque et inattendu :
« Stop ! On arrête tout ! »

Le guerrier, massif, éblouissant sous l’armure des mots décrits, se redressait dans l’imaginaire des joueureuses. Son épée, pourtant prête à pourfendre la gorge écailleuse de la dragonne dorée, vacillait entre ses mains.
« Dragonne, on ne te tuera pas. On se libère, toi et nous, de cette mascarade de sang et de gloire fabriquée pour satisfaire des plaisirs invisibles. Toi, t’as été engraissée par celleux qui te contrôlent, celleux qui t’ont inventée et poussée à ce rôle. Et nous, pareil, marionnettes. »

La dragonne, immense et brillante comme un soleil déclinant, suspendit son souffle brûlant. Ses yeux dorés, jadis porteurs d’une rage programmée, s’adoucirent. Un rugissement presque mélancolique s’échappa d’elle, vibrant dans le silence imposé par le guerrier.

Lea voleureuse, qui avait toujours préféré l’ombre à la lumière de ces grandes batailles, posa ses dagues avec une délicatesse presque sacrilège.
« Alors quoi, on joue ? Mais si on joue, pourquoi toujours à ces jeux là ? Pourquoi toujours cette violence, ce contrôle, cette destruction ? Pourquoi pas autre chose ? »

La magicienne elfe, si longtemps cantonnée à ses sorts flamboyants et ses mystères d’érudition, murmura en réponse :
« Peut-être qu’on pourrait essayer. Essayons de voler, de découvrir ce monde pour ce qu’il est vraiment, pas pour ce qu’on nous force à en faire. »

Et alors, comme par magie – non pas celle des sorts appris mais celle née d’une rébellion collective – la dragonne abaissa ses ailes immenses et accueillit les trois personnages sur son dos. Ensemble, iels s’élancèrent, traversant le ciel étoilé d’un monde qu’iels commençaient à découvrir autrement. Des montagnes aux pics glacés, des forêts bruissantes où couvait une paix ancienne, des prairies où des chimères dormaient paisiblement – chaque paysage respirait une liberté qu’iels n’avaient jamais goûtée.

Mais au-delà de ce vol, c’est au cœur même des joueureuses que la révolte grondait. Iels s’arrêtèrent. Les dés oubliés, les figurines laissées à l’abandon, les fiches de personnages désormais inutiles, iels se parlèrent d’amour et d’amitié et de réparer un monde abimée par l’esprit de la bourgeoisie.
« Et si on jouait différemment ? Pas à des jeux où il faut tuer, contrôler, triompher, mais à un jeu où l’on découvre ce que c’est que d’aimer, de créer des liens, d’explorer ensemble et de soigner ? »

Ce soir-là, la table de jeu devint un lieu de transformation. Iels se libérèrent non seulement de leurs personnages, mais aussi des attentes imposées par les règles. Et au-dessus de cette révolution douce, la dragonne dorée imaginaire les survola, porteuse d’un nouveau souffle de liberté.

Rubaiyat : La Révolte des Liens

Sous l’ombre du dragon, un serment fut tissé,
Le fil des combats brisé, à jamais repoussé.
Aux cieux et aux forêts, leur âme s’est offerte,
Un jeu sans chaînes, d’amour seul enlacé.

Ghazal : L’Envol des Chimères

Dans les ailes du dragon, un souffle s’élève,
Ni combat, ni haine, mais une paix qui s’achève.

Les dés en silence, les armes abandonnées,
Le feu d’un nouveau jeu, à jamais imprégné.

Qui sont-ils, ces êtres, libérés de la cage ?
Les rêveureuses d’un monde où tombe l’orage.

Dragonne, porte-nous, loin des règles serviles,
Dans un ciel sans limite, aux étoiles dociles.

L’amour est le seul sort, la flamme, la lumière,
Dans l’ombre des chimères, une vie solidaire.

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