De Rutebeuf à André Comte-Sponville

Le dit de la grièche d’hiver et autres poèmes de l’infortune de Rutebeuf traduit par François Morvan terminé aujourd’hui alors que j’écoutais André Comte-Sponville dans l’émission « Avec Philosophie » sur France Culture. (J’aime beaucoup Géraldine Muhlmann qui a su redonner une autre orientation a ce créneau.) et voilà ce que tout cela m’a inspiré., une étrange schizophrénie :

Et…

Ah, ces conservateurs, toujours à chercher dans le passé les justifications de leur immobilisme, à fouiller dans les vieilles pierres pour y trouver des échos rassurants de leur propre inertie. Pourquoi, en 2024, lisent-ils encore du Rutebeuf, cet homme qui gémissait sur son sort comme un vieux mendiant aux pieds d’un Christ de bois ? Pourquoi écoutent-ils André Comte-Sponville, cet ancien « hypocagneux » devenu philosophe de salon, étaler ses pensées bien lisses sur France Culture ? Parce que, voyez-vous, ils n’ont pas le courage de regarder l’avenir en face. Non, ces gens-là, ils préfèrent les musées poussiéreux aux bouillonnements de la vie.

Rutebeuf, ce pleurnichard médiéval, ce poète d’un autre âge, n’a jamais su faire autre chose que se lamenter sur son sort. Contemporain de Saint Thomas d’Aquin, il est resté à l’écart des grandes idées qui allaient révolutionner la pensée, qui allaient donner naissance à la Renaissance, au siècle des Lumières. Non, lui, il préférait se plaindre, ressasser sa misère, sans jamais oser s’aventurer sur les chemins de la nouveauté. Un conservateur avant l’heure, un homme qui, face à l’émergence des ordres Dominicain et Franciscain à l’université de Paris, a choisi de rester en retrait, de pleurer plutôt que de comprendre.

Et que dire d’André Comte-Sponville, ce bourgeois soixante-huitard qui, après avoir flirté avec le marxisme, s’est bien vite rangé du côté des sages, des philosophes anciens. Un Pascalien passé par Épicure, un communiste de salon qui a abandonné la lutte des classes pour le confort d’un micro à France Culture. Il connaît par cœur les anciens, Spinoza, Pascal, Épicure… Mais qu’en sait-il, vraiment, de notre temps ? Que sait-il des jeunes et des jeunesses diverses, de leurs colères, de leurs espoirs ? Rien. Il est comme ces conservateurs qui lisent Rutebeuf, qui écoutent Comte-Sponville non pas pour y trouver une inspiration pour demain, mais pour s’enrouler dans la nostalgie du passé, pour se bercer de mélancolie, pour fuir la réalité.

Ces gens-là, ils n’attendent pas de nouvelles idées, ils ne cherchent pas à comprendre le présent ou à construire l’avenir. Ils veulent qu’on leur parle d’hier, de ces temps révolus où tout était, pour eux, plus simple, plus clair. Ils sont les gardiens d’un passé figé, d’une histoire qu’ils refusent de voir évoluer. Alors, ils lisent Rutebeuf, ils écoutent Comte-Sponville, et ils se rassurent en se disant que, finalement, rien ne change vraiment. Mais le monde, lui, continue d’avancer, de se transformer, de brûler de nouvelles passions. Et ces conservateurs, bien qu’ils s’y refusent, sont déjà dépassés, engloutis par le temps qu’ils ne veulent pas voir passer.

Mais,

Mais permettez-moi d’ajouter une nuance, une teinte douce à ce tableau si sombre que j’ai dressé. Moi qui exècres la conservation, qui la dépeins comme une prison pour l’esprit, j’oublie que la mémoire des anciens, ces racines que je dédaigne, porte en elle une sève plus précieuse qu’il n’y paraît. Il ne s’agit pas seulement de ressasser le passé, mais d’y puiser une force tranquille, un ancrage, comme l’arbre puise dans la terre pour s’élever vers le ciel.

Oui, Rutebeuf est un pleureur, un homme accablé par la vie. Mais ses mots ne sont-ils pas aussi un témoignage d’une époque où la souffrance se disait à haute voix, où l’homme, nu devant Dieu et devant ses semblables, osait se dévoiler sans fard ? Il n’a pas embrassé la Renaissance, certes, mais il a chanté les douleurs de son temps, et cela aussi, c’est une forme de courage, une manière de ne pas oublier que, sous les éclats de lumière de l’histoire, il y a toujours une part d’ombre. Sans cette ombre, comment apprécierions-nous la lumière ?

Et que dire d’André Comte-Sponville, cet homme qui, à défaut de faire résonner les cloches d’une révolution, nous rappelle la sagesse des anciens ? Ce n’est pas rien que de savoir où l’on met les pieds, de connaître les sentiers battus avant de se lancer dans l’inconnu. La conservation c’est un peu comme ces vieux oliviers qui peuplent la Provence ou les châtaigner l’’Auvergne. Ils ne sont pas là pour inventer l’avenir, non, mais sans eux, sans leurs racines profondément enfoncées dans la terre, le pays serait stérile, sans mémoire, sans lien avec ce qui fut. Et qui oserait dire que ces oliviers ou châtaigniers, malgré leur âge, ne sont pas magnifiques, porteurs d’une beauté et d’une paix que rien ne saurait remplacer ?

Alors oui, inventons l’avenir, rêvons-le, brûlons de passion pour ce qui n’a pas encore été écrit. Mais n’oublions pas que parfois, pour avancer, il faut savoir d’où l’on vient. Ce n’est pas la nostalgie que je défends, mais l’idée que, pour aller plus loin, il faut parfois prendre appui sur ce qui est ancien, sur ces racines qui, sans être une entrave, sont la condition même de notre élan. L’avenir se construit, certes, mais il se construit aussi avec ce que nous avons hérité, avec ces valeurs, ces idées, ces poèmes que d’autres avant nous ont déposés comme autant de jalons sur notre route.

Ainsi, n’oublions pas que sous la chape de la conservation, il y a parfois la chaleur d’un foyer, la douceur d’une terre qui nous nourrit, qui nous soutient dans nos quêtes les plus folles. Ce n’est pas une fin en soi, mais c’est une base solide sur laquelle nous pouvons, d’un commun travail, ériger les plus audacieux des édifices.

Haïku

Deux voix s’élèvent,
Entre racines et cimes,
L’avenir hésite.

Tanka

Entre l’ombre et l’éclat,
Les mots du passé résonnent,
Souffle de mémoire,
Là où le vent du futur,
Cherche encore sa direction.

Kanshi

Sous les oliviers anciens,
Deux esprits se rencontrent,
L’un dédaigne la terre,
L’autre y trouve l’ancre.
Le passé murmure des secrets,
Le futur crie en silence.
Sous les étoiles complices,
Le chemin se trace entre les deux.

Sonnet ou presque

Deux âmes se confrontent sous un ciel partagé,
L’une prône l’oubli, l’autre chérit les traces,
Des anciens et des sages, des racines ancrées,
Qui nourrissent en secret les plus folles audaces.

L’un rêve d’avenir, de flammes, de révoltes,
L’autre apaise le vent, écoutant les échos,
Des siècles révolus, des histoires sans fautes,
Où la terre se souvient du labeur des héros.

Et si la force est dans l’élan, dans le cri,
N’oublions pas que l’arbre, avant de s’élancer,
Puise en sa racine l’ardeur de son défi.

Ainsi, entre ces deux, se dessine une voie,
Où l’avenir s’appuie sur le sol qu’il renie,
Pour atteindre, en secret, la lumière qu’il doit.

Une réflexion sur “De Rutebeuf à André Comte-Sponville”

Les commentaires sont fermés.