Rêve de rencontre des deux Jean G.

En pensant à Giono

Dans la douceur embrasée des terres provençales, sous le ciel d’un azur inaltérable, se trouvait un journalier du nom de Bellérophon. Ses mains, rudes et terreuses, portaient les stigmates d’une vie dédiée à la terre, aux champs de lavande et d’oliviers qui parsemaient son paysage d’un bleu et d’un vert éclatants comme ses yeux.
Les dieux de ces lieux n’étaient autres que les riches paysans, ceux dont la terre avait fait prospéré par le toucher habile de leurs ouvriers, qui régnaient sur ces vastes étendues comme des seigneurs veillant et distants, observant du haut de leurs bastides imposantes les labeurs de ceux qui, comme Bellérophon, faisaient naître la vie de la poussière.
Dans ce décor, une légende se murmurait au creux des mas et des hameaux, celle d’une fille perdue de Provence, Méduse, dont la beauté était telle qu’elle en était devenue malédiction. Ses cheveux, disait-on, étaient une cascade de serpents vivants, un héritage d’un chagrin si profond qu’il avait tordu son être jusqu’à la moelle. Elle errait dans les collines sauvages, loin des regards, car croiser son visage signifiait se voir changé en pierre, figé par l’immensité de son désespoir.
Bellérophon, dont le cœur était aussi vaste que les plaines de la Crau, entendit parler de cette créature maudite et, au lieu de la craindre, il ressentit un élan, une pulsion profonde de trouver cette fille, de la comprendre et, peut-être, de lui offrir un semblant de paix.
Armé de rien d’autre que sa volonté et de la bénédiction tacite des dieux-paysans, qui voyaient en cette quête une distraction ou peut-être un défi, Bellérophon se mit en chemin. Il traversa les champs de thym et d’asphodèles, les forêts denses de chênes et de pins, jusqu’à ce qu’il trouve Méduse, seule dans une clairière, plus belle et plus terrible que tout ce qu’il avait pu imaginer.
Mais au lieu de détourner le regard, Bellérophon osa la regarder dans les yeux, y voyant non pas un monstre, mais une âme égarée, prisonnière de sa propre légende. Et dans cet échange silencieux, quelque chose se brisa dans l’air chargé de chaleur entre eux. Les serpents se changèrent en simples mèches de cheveux, et la malédiction se dissipa, dissipée par la compassion et la compréhension d’un cœur ouvert.
Bellérophon et Méduse, unis par un fil invisible tissé dans la trame de leur solitude partagée, quittèrent les collines pour revenir parmi les hommes. Sous le regard bienveillant des dieux-paysans, ils vécurent des jours paisibles, tissant ensemble une nouvelle légende, celle de la rédemption et de l’amour, dans le décor immuable de la Provence éternelle.

En pensant à Genet

Dans les ruelles sombres de Paris, où l’ombre et la lumière dansent un tango éternel, vivait Bell, brigand au charme ravageur, dont la réputation s’étendait de Montmartre à Belleville. Son nom était murmuré avec crainte et admiration dans les bas-fonds de la ville, là où les âmes perdues cherchent refuge dans l’obscurité.
Bell, c’était l’élégance de la rébellion, un sourire narquois aux lèvres, toujours un coup d’avance sur les marionnettes de la loi. Mais au fond de lui, une quête inassouvie, un désir de transcender sa condition de voleur pour toucher à l’immortalité des légendes.
C’est dans cette quête que son chemin croisa celui de Medh, un jeune homme d’une beauté dangereuse, aux yeux d’acier qui faisaient frémir les cœurs les plus endurcis. Medh, un criminel de la pire espèce, condamné à errer dans les ténèbres de son âme, incapable de voir la lumière, car quiconque croisait son regard se retrouvait pétrifié par la terreur.
Les dieux de Paris, ces parrains tout-puissants qui régnaient sur la nuit, voyaient en Bell une menace à leur ordre établi. Ils décidèrent de l’éprouver, de le confronter à l’énigme de Medh, ce puzzle vivant dont nul n’avait percé le secret.
Armé de son audace et de sa malice, Bell entreprit de libérer Medh de sa malédiction. Il voyait en lui non pas le monstre que tous fuyaient, mais un compagnon d’infortune, un reflet de sa propre solitude. Ensemble, ils déjouèrent les pièges des dieux, se jouant des ombres comme de la lumière, dansant sur le fil du destin.
Mais la liberté a un prix. Pour sauver Medh, Bell dut renoncer à ce qu’il avait de plus cher : son indépendance. Il lia son sort à celui de Medh, devenant son protecteur, son guide dans ce monde impitoyable où chaque ombre peut être un ennemi.
Leur amour, interdit et révolutionnaire, défiait les lois des hommes comme celles des dieux. Ils vécurent, hors du temps, dans un Paris mythique, où chaque rue résonnait de leur légende. Mais comme toute flamme trop vive, leur passion les consuma, laissant derrière eux un sillage de mystère et de rébellion.
Les dieux, défaits par l’audace de Bell et la retour de Medh, se retirèrent dans l’ombre, observant, non sans une pointe d’admiration, ces mortels qui avaient osé les défier. Bell et Medh devinrent icônes, symboles de la lutte contre l’oppression, des martyrs de l’amour et de la liberté.
Ainsi se termine l’histoire de Bell et Medh, deux âmes rebelles qui, dans les méandres de Paris, trouvèrent l’un dans l’autre la clé de leur propre salut, écrivant dans les étoiles un récit éternel de passion, de danger et de rédemption.

Conversation au café de la gare de Perpignan

  • Iono : Dans mes récits, j’ai toujours cherché à embrasser la nature, à y trouver une forme de vérité universelle. Ma Provence n’est pas seulement un décor, c’est un personnage à part entière, vivant, respirant, qui façonne les hommes et les destins. Mon Bellérophon serait un homme du peuple, un journalier, dont la quête le lie intimement à la terre, aux cycles de vie et de mort, où chaque pierre et chaque arbre ont leur rôle dans l’histoire.
  • Enet : Votre vision est poétique, Jean, mais elle me semble éloignée de la réalité crue des hommes. Dans mes écrits, je plonge dans les bas-fonds, là où la lumière ne se fraie un chemin qu’avec peine. Mon Bellérophon, ou plutôt Bell, est un brigand des rues de Paris, un être qui vit dans l’ombre et qui, à travers ses actes de rébellion, cherche une forme de beauté dans la laideur du monde. Sa quête n’est pas celle de l’harmonie avec la nature, mais celle de sa place dans un monde qui le rejette.
  • Iono : Vous parlez de beauté dans la laideur, Jean, mais n’est-ce pas là une quête similaire à la mienne ? Si j’embrasse la nature dans tout ce qu’elle a d’harmonieux et de sauvage, vous cherchez la beauté là où d’autres ne voient que désespoir. Ne sommes-nous pas tous deux à la recherche de lumière, que ce soit dans les champs de lavande ou dans les ruelles sombres ?
  • Enet : Peut-être, Jean, mais la lumière que nous cherchons ne se révèle pas de la même manière. Votre lumière est celle du soleil sur les montagnes ; la mienne est celle d’un réverbère brisé dans une impasse. Nos Bellérophon luttent tous deux contre des monstres, mais les vôtres sont de la mythologie, les miens sont ceux de l’âme humaine.
  • Iono : Et pourtant, Jean, nos monstres ne sont-ils pas, au fond, les mêmes ? Les défis, les peurs, les désirs ? Nos histoires sont différentes, mais elles parlent toutes deux de la quête de sens, de la lutte contre les forces qui nous dépassent, qu’elles soient divines ou humaines.
  • Enet : Vous avez raison, Jean. Nos histoires, aussi différentes soient-elles dans leur forme, sont unies par leur essence. Notre écriture est un acte de rébellion, une manière de défier le monde, de le remodeler à l’image de notre recherche de beauté et de vérité.
  • Iono : Alors, cher Jean, continuons à écrire, à rêver, à lutter à travers nos mots. Que nos Bellérophon, qu’ils soient journaliers ou brigands, continuent à inspirer ceux qui cherchent leur chemin, entre l’ombre et la lumière, entre la nature et la cité.

Haïku

Champs de lavande,
Méduse se perd, Bellérophon rêve,
Sous le ciel d’été.

Tanka

Dans les ruelles sombres,
Bell et Medh, ombres parisiennes,
Fuyant les parrains divins,
Leur amour défiant le destin,
Sous l’œil de la lune pleine.

Sonnet ou presque

Au cœur de la Provence, où le soleil embrase,
Les champs de lavande et d’or, un journalier passe.
Bellérophon, l’âme pure, cherche Méduse égarée,
Une fille de la terre, sous le ciel azurée.

Dans Paris, loin de là, un autre Bellérophon,
Brigand de l’ombre, avec Medh, fuit l’oppression.
Les parrains divins, leur colère inlassable,
Mais leur amour, dans la nuit, reste indomptable.

Deux mondes si différents, et pourtant liés,
Par le fil d’un destin, de l’amour, entrelacés.
Que ce soit sous le soleil ou la lune argentée,

Leur courage, leur amour, ne peuvent être domptés.
Ainsi va l’histoire de Bellérophon et Méduse,
Un amour éternel, une lutte, une muse.