Lui, c’était pas un homme à crottin de cheval sous les bottes. Pas un homme à genoux dans les sillons de mai, à mâcher le froid en silence dans l’attente d’une moisson maigre, mais riche pour le pain. C’était pas un homme pour ma mère non plus. Ma mère, elle portait les jours comme des seaux de pierre. Et Rocard, lui, les jours, il les classait en colonnes, avec des chiffres, des « réformes nécessaires », des phrases mortes de technocrate encostumé.
Chez nous, dans la petite Limagne, les terres sont rouges, les béliers sont lourds, et la parole est rare, sauf quand elle jaillit comme un cri, voir une engueulade. Mon père, il a glissé dans les années fric, doucement, sans bruit. Un petit paysan à tracteur devenu boursicoteur par lassitude. Il lisait Investir en hochant la tête, comme s’il savait, mais dans le fond, il saignait d’avoir vendu ses brebis. Ma mère, schizophrénie douce et triste, rêvait en silence d’autre chose que les lessives, que les repas à préparer, que les enfants accrochés à ses jupes. Iels lisaient La Montagne le soir, et disaient : « Rocard, au moins, il est raisonnable. » Moi, ce mot m’arrachait le cœur.
Raisonnable… Comme on dit d’un enterrement qu’il était digne.
Je croyais que la gauche, c’était fait pour redonner des ailes aux mères comme la mienne, celle nées en 1937, pour relever les pères brisés par les prix de la laine ou du tabac, pour que les enfants puissent rêver plus loin que la ligne d’horizon. Mais Rocard… il a enseigné la résignation comme un devoir. Il a rhabillé la soumission en costume trois pièces.
Il a remplacé les mots. Solidarité est devenue coût. Classe ouvrière est devenue partenaire social. Il a instauré la CSG, ce serpent lisse qu’on a cru juste, mais qui a creusé des brèches dans le toit de nos protections. Il a chanté la messe du possible, du raisonnable, du « on ne peut pas tout faire ». Et la gauche s’est couchée, les bras croisés dans le dos.
C’était pas un salaud, Rocard. C’est peut-être pour ça qu’on l’a laissé faire. Parce qu’il croyait en ses chiffres, en son langage bien peigné, en ses trahisons feutrées. Il n’a pas vendu la gauche. Il l’a gentiment rangée dans une boîte, sous l’étiquette : « compatible avec le marché ».
Et aujourd’hui, on en est là. À respirer les cendres tièdes de ce qu’on a appelé justice. À regarder le mot république pendu au mur d’écoles sans profs. À compter les lits manquants dans les hôpitaux. À écouter des ministres parler d’amour comme on parle d’actionnariat.
Rocard n’a pas été Thatcher. Il a été le marchepied poli de son avènement.
Et maintenant il est mort. Comme tous.
Mais tant que le rêve est piétiné sous des bilans comptables, tant que la vie est un tableau Excel, tant que l’amour est un produit d’appel, non, Rocard, tu n’auras pas la paix.
Haïku
Entre deux sillons
La gauche a perdu ses mots —
Le vent reste seul.
Tanka
Ma mère attendait
Qu’un mot d’homme la délivre.
Mais vint un comptable.
Il pesa ses espérances
Dans la balance des banques.
Sonnet
Il avait la parole au ton d’un chirurgien,
Froide et précise, rognant l’âme à petits coups,
Parlant d’espoir comme on parle de rien, debout
Sur le cadavre lent des rêves paysans.
Il disait qu’il fallait — toujours — composer,
Faire avec, consentir, rogner, s’accommoder.
Il ne mentait pas : il adaptait le joug
À nos cous usés, dociles sous son savoir.
Mais la terre, elle, n’oublie rien. Elle attend.
Elle garde la trace des trahisons lentes,
Des moissons volées au nom de la raison.
Et moi, fils d’Auvergne, j’écris en murmurant :
« La révolte est un fruit mûr sous l’écorce.
Et ce fruit, Rocard, tu ne l’auras pas mangé. »
⚖️
Je ressens bien les poids de ses mots.
🥲
Trop même 😂
❤️