Manifeste avant vacances

Ah, camarade (c’est non genré), camarade de l’ouvrage et de l’espérance, laisse-moi te dire, dans cette petite prose qui bat comme un cœur fervent, ce que je ressens, ce que je vois, ce que je pressens avant mon départ en vacances, de ce lieu commun, ce lieu où l’on travaille ensemble, côte à côte, âme contre âme, dans la poussière des jours et la lumière des matins.

Car ce lieu, ce n’est pas uniquement un espace de production, de rendement, de performance. Ce n’est pas seulement un alignement de bureaux, de claviers, de réunions. Ce lieu, ce pourrait être, ce devrait être, un sanctuaire. Oui, un sanctuaire profane, un temple sans clocher, un parvis sans autel, mais un lieu sacré tout de même, car habité. Habité par des êtres humaines et humains, par leurs fragilités, leurs élans, leurs fatigues, leurs générosités et même parfois par leur méchanceté, leurs colère, leurs désespoirs et leurs désillusions.

Et dans ce lieu où nous faisons un commun — sauf l’actionnaire peut-être si loin de tout dans sa prison d’argent — , il y a un mot que l’on n’ose pas dire, un mot que l’on chuchote à peine, que l’on désire, que l’on cache derrière des sourires, des gestes, des silences. Ce mot, c’est Amour. Et pourtant, il est là. Il circule. Il infuse. Il relie. Il élève. Il fait tenir debout celles et ceux qui, sans lui, tomberaient. Il est là, dans un regard qui soutient, dans une main qui aide, dans une parole qui console, dans une présence qui rassure. Ce lieux peut être aussi, le jardin communale, la nature des paysans mise en commun pour l’usage (usus) avant la propriété de jouissance (fructus) et de disposition (Abusus), les usines, les écoles, les hôpitaux.

Mais l’Amour, dans le monde du travail, fait peur. Il gêne. Il dérange. Il semble déplacé, inadapté, presque suspect. On le croit mièvre, on le croit naïf, on le croit religieux, on le croit chrétien. Et pourtant, il est la force la plus subversive, la plus révolutionnaire, la plus moderne qui soit. Il est la contre-culture véritable, l’underground de l’âme, la bifurcation radicale face à l’indifférence, à la compétition, à l’isolement, à la mort effroyable d’ailleurs.

Moi, je vous le dis, camarades, dans ce monde ultra-sécularisé, l’Esprit souffle. Il souffle fort. Il décoiffe les certitudes, il bouscule les dogmes, il traverse les murs. Et même si 90% ne croient pas, même si les mots de la foi semblent étrangers, il y a là une Présence. Une Présence folle, douce, brûlante. Une Présence qui aime. Une Présence qui appelle. Une Présence qui nous demande par un souffle léger de la voir.

Et je voudrais, oui parfois, je voudrais prendre le micro, dans une plénière, et dire : « Osons l’Amour. Osons le revendiquer. Osons le vivre. Car c’est là, dans ce choix, que se joue notre humanité. » Et je crois, je crois de tout mon être, que le « JE SUIS » (Jésus) les reconnaîtra, celles et ceux qui bifurquent par l’Amour, qui font l’œuvre de Dieuxe, même sans le savoir, même sans le dire.

Alors, que ce lieu de notre commun devienne le lieu de notre communion. Que le travail ensemble (même ressentit comme inutile) devienne prière à la vie. Que l’effort d’être avec l’autre devienne offrande. Que la relation devienne un sacrement.

Et maintenant, pour clore, trois poèmes, comme trois souffles, trois battements, trois offrandes :

Haïku

Dans l’open space gris
un regard, une chaleur —
l’Amour fait son nid.

Tanka

Sous les néons froids
des mains tendues, des silences
portent la lumière.
Là où l’on croit que tout meurt,
l’Amour, discret, recommence.

Sonnet bancale

Dans l’ombre des bureaux, dans le bruit des claviers,
Quelque chose circule, invisible et tenace.
Ce n’est pas un savoir, ni un gain, ni une grâce,
Mais un feu doux et clair, un feu pour s’éveiller.

On croit que c’est banal, que c’est juste aider,
Mais c’est plus que cela : c’est l’Amour qui embrasse.
Il ne dit pas son nom, il ne cherche sa place,
Il est là, simplement, pour faire exister.

Et si l’on osait dire, et si l’on osait croire
Que ce feu est divin, qu’il éclaire nos soirs,
Qu’il est le vrai moteur, la source et la mémoire ?

Alors le lieu commun deviendrait sanctuaire,
Et le travail, prière, et la vie, lumière,
Et l’on verrait le ciel descendre sur la terre.