Joyeux noyelle à toustes

Je me souviens d’un texte écrit par Jean-Paul Sartre lorsqu’il était en captivité. Il y évoque la Vierge Marie, dessinant avec des mots la scène la plus humble et pourtant la plus bouleversante : Marie, portant son enfant dans les bras, figure de tendresse et d’émerveillement. Elle le contemple comme une mère, mais aussi comme une jeune femme saisie par un mystère qui la dépasse. L’enfant Jésus repose dans ses bras, fragile, dépendant, et pourtant porteur d’une lumière infinie. Et Joseph, lui, demeure en retrait, dans l’ombre. Il ne comprend pas tout, il se questionne, mais il s’émerveille aussi. Il regarde cet enfant comme s’il regardait l’univers naître à nouveau, dans une simplicité radicale. Il est là, présent, sans prétendre maîtriser ce qui se joue, et c’est peut-être cela, le rôle des hommes dans ce mystère : accepter d’être à la fois témoin et soutien, dans l’humilité la plus pure.

Marie, dans ce tableau, devient ce qu’elle a toujours été : une figure d’accueil et de don. Et Noël, c’est cela aussi. Ce n’est pas un éclat triomphal, mais une lumière discrète, une scène intime où la naissance d’un enfant nous invite à contempler ce que nous sommes capables d’aimer, d’accueillir, de protéger.

Et Jésus naît. Dans une étable, dans une misère que la bourgeoisie déguiserait en folklore. Mais la naissance elle-même, la chair, le souffle, la fragilité d’un nourrisson, est un cri de révolte contre le dogme écrasant, contre la suffisance des puissants. Jésus naît pour nous rappeler ce que nous sommes : des êtres humains en marche, sur un chemin infini, jalonné de questions. Ce n’est pas un chemin pavé d’or ou balisé par les doctrines, c’est une sente parfois boueuse, souvent obscure, mais toujours illuminée par une source qui nous appelle, discrète mais persistante.

Parlons de cette liberté que l’on convoque si souvent dans les salons bourgeois, ce mot qu’on transforme en étendard pour mieux dissimuler les chaînes. La vraie liberté n’est pas un dogme, elle n’est pas un absolu hurlé dans les tribunes. Elle est fragile, humble, toujours questionnée. Elle se forge dans les choix que nous faisons en tenant compte de tout ce qui nous entoure : l’autre, la bête, l’arbre, le cosmos. Elle ne s’impose pas, elle s’offre, comme un murmure.

Et aujourd’hui, c’est Noël. Jésus naît, et je l’accueille comme un enfant, avec toutes les questions qu’il pose, avec toute l’humanité qu’il révèle. Non pas l’humanité glorifiée, celle des statues et des triomphes, mais l’humanité nue, vulnérable, aimante. Celle qui accepte de marcher, de se tromper, de tomber, de se relever. Je pense à ma sœur qui revient à l’Église, à mon épouse, cette extraordinaire crypto-chrétienne non baptisée, mais qui agit comme Jean le Baptiste, invitant doucement, dans son mystère, à franchir le seuil.

Je pense à mes enfants et à leurs ami·e·s, qui forgent leurs propres chemins. Je pense à ceux et celles qui souffrent aujourd’hui, à Gaza, en Ukraine, à Mayotte, en Syrie, au Liban, et dans tant d’autres lieux de misère et de révolte. Je pense aussi à mes amis rôlistes, Marc, Gilles et Alain, qui m’ont accompagné dans d’autres mondes imaginaires, avec leur complicité, leur créativité, leur fraternité, à Guy et à mes amis décédés du Kendo. Qu’ils reposent en paix, dans une autre dimension de ce grand mystère d’être.

Noël, c’est accepter tout cela. C’est l’humilité de dire « je ne sais pas« , tout en continuant à marcher. C’est regarder les temps sombres et, malgré tout, choisir de croire, choisir d’aimer, choisir d’espérer.

Adelphité, égalité, alors vécue en humble liberté.

Rubaiyat

Dans l’ombre de Joseph, un regard ému,
Marie, humble lumière, berce l’inconnu.
Dans l’étable, l’enfant éclaire nos doutes,
Adelphité et paix, nos chaînes rompues.

Ghazal

Sous l’étoile d’hiver, une lumière s’élève,
Joseph se tait, contemple l’amour qui s’achève.

Ma sœur revient, mon épouse veille au seuil,
Noël, fragile espoir, nos âmes se relèvent.

Marc, Gilles et Alain, rôlistes des étoiles,
Vos rires résonnent dans l’éternité brève.

Adelphité, égalité, nos âmes reliées,
Dans cette liberté, l’univers s’élève.

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