La créativité vient des marges

Regardons un vol d’étourneaux. Des milliers d’oiseaux forment dans le ciel un immense nuage vivant. Il se contracte, s’étire, tourne brusquement, se défait puis se recompose.
Il n’y a pourtant pas de chef d’orchestre.
Le mouvement naît des interactions entre les individus. Et ceux qui se trouvent aux marges occupent une position particulière : ils sont davantage confrontés à l’extérieur, à l’inconnu, aux perturbations, au danger. C’est là que quelque chose de nouveau peut être perçu et qu’une autre direction peut apparaître.
Le centre, lui, donne seulement au groupe sa densité.
Mais il suit aussi beaucoup de mouvements qui ont commencé ailleurs. Cette image me semble profondément humaine.

L’imagination, la créativité et la découverte vivent elles aussi dans les marges.
À la marge de ce que nous savons déjà, à la marge des disciplines, des organisations, et des certitudes.
C’est là que quelqu’un ose regarder autrement, poser la question qui dérange, essayer ce qui paraît inutile, imaginer ce qui n’existe pas encore. La marge n’est donc pas seulement ce qui se trouve loin du centre.
Elle est la frontière entre ce qui est et ce qui pourrait être.

Mais que se passe-t-il lorsque le centre ne veut plus suivre ?

Lorsque, au lieu d’accepter le mouvement venu de ses marges, il cherche à l’empêcher ?
La stabilité peut alors devenir immobilité, et la pensée conformité et la règle devenir une domination. Le centre ne se contente plus de ne pas bouger : il cherche à empêcher la marge de bouger.
Il tente de fixer les trajectoires, de ramener les écarts dans la norme, de rendre silencieux ce qui dérange l’ordre établi.

Et lorsqu’un système refuse trop longtemps ses propres possibilités de transformation, la tension s’accumule. Alors Les marges résistent.
Ce que le centre appellera alors « désordre », « rupture » ou parfois « violence » peut aussi être la manifestation visible d’une violence beaucoup plus ancienne et beaucoup moins spectaculaire : celle qui consiste à imposer l’immobilité à ce qui cherche à vivre et à se transformer.

C’est ici que les mots de Dom Helder Camara prennent toute leur force :

« Il y a trois sortes de violence. La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés.

La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première.

La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres. Il n’y a pas de pire hypocrisie que de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue. »

La puissance de cette réflexion est de nous obliger à regarder avant l’explosion.
Avant la révolte, qu’est-ce qui empêchait de bouger ?
Avant la rupture, qu’est-ce qui empêchait d’évoluer ?

Avant la violence révolutionnaire, quelles violences silencieuses étaient devenues tellement ordinaires qu’on ne les voyait même plus ? Qu’on refuser de voir par confort bourgeois des petites propriétés ramollissante et de la peur du conflit.

C’est peut-être là que la métaphore des étourneaux retrouve tout son sens.
Un collectif vivant n’est pas un collectif immobile.
Il tient ensemble précisément parce qu’il construit du commun et se retrouve capable de changer de forme.
Il ne demande pas à chacun d’occuper éternellement la même place. Il transforme sans cesse les informations venues de ses frontières en mouvement collectif.
Peut-être devrions-nous regarder nos sociétés, nos institutions et nos organisations de la même manière.

La force du centre ne devrait pas être de contraindre les marges. Elle devrait être de savoir les écouter.
Car la marge est parfois l’endroit où apparaît en premier ce que le centre ne peut pas encore voir. Et lorsqu’un système détruit ses marges pour préserver son ordre, il ne supprime pas seulement la contestation.
Il risque aussi de détruire sa capacité à imaginer sa prochaine direction.

Haïku

Marge dans le vent,
Le centre retient le vol,
Le ciel change pourtant.

Tanka

Aux bords du grand vol
Naît le frisson du possible.
Le centre se ferme,
Mais les corps cherchent le ciel,
Et l’ordre devient mouvement.

Psaume des marges

Le Promeneur

Je marchais seul au bord du soir,
entre la cendre et le miroir.
Le jour mourait dans les roseaux,
la nuit montait parmi les eaux.

Alors j’ai vu, dans l’air tremblant,
mille étourneaux, un seul élan.
Nuage noir, mouvant accord,
ils dessinaient l’envers du sort.

Je leur ai dit :

« Vol frémissant,
qui vous conduit parmi les vents ?
Qui donne au ciel votre cadence ?
Qui change l’ordre en espérance ? »

Le Vol

« Nul roi ne règne au cœur du vol,
nul maître ailé, nul protocole.
Nous avançons de signe en signe,
de plume en plume, de ligne en ligne.

Le centre est dense, il suit, il tient ;
il garde l’hier, connaît l’ancien.
Mais sur les bords, parmi les vents,
la marge écoute avant le temps.

C’est elle qui voit l’ombre noire,
qui sent venir la fin du soir.
C’est elle qui, d’un battement,
retourne le ciel un instant.

Car le centre conserve,
mais la marge invente.
Le centre préserve,
mais la marge enfante. »

Le Centre

Alors monta de sous la terre
une voix lourde comme pierre :

« Restez en rang, gardez la forme.
Je suis la règle, je suis la norme.
Pourquoi chercher un autre endroit ?
Ce qui demeure fait loi.

Je suis le nombre et la mesure,
le mur, la porte et la clôture.
Je veux des ailes sans écart,
des chants réglés, des vols sans départ.

Je nommerai paix l’obéissance,
raison la peur, ordre le silence.
Et si vos marges veulent tourner,
mes lois sauront les ramener. »

Le Promeneur

« Pourquoi ta voix, ô sombre Centre,
fait-elle froid lorsque l’on entre ?
Pourquoi ton ordre appesanti
ressemble-t-il déjà à la nuit ? »

Le Centre

« Je ne fais rien que maintenir.
Je ne contrains que l’avenir.
Je ne détruis aucun chemin,
je le referme de ma main.

Je ne frappe pas les vivants,
je les protège du changement.
Je veux que demain soit aujourd’hui,
que rien ne bouge et rien ne fuie. »

Le Vol

Alors le ciel, de bord en bord,
se souleva comme un seul corps :

« Voilà la violence première,
celle qui vit sous la lumière.
Celle qui broie sans faire de bruit,
dans les rouages de la nuit.

Elle porte un visage honnête,
une main propre et froide en tête.
Elle nomme devoir la soumission,
et nécessité la domination.

Mais sous la règle et sous l’entrave,
le corps se souvient qu’il est brave.
Ce que l’on courbe veut se lever,
ce que l’on bâillonne veut parler.

Alors la marge devient cri,
alors la chair répond à la nuit.
La révolte monte du corps blessé,
comme une source sous le pavé.

Et le Centre, entendant ce chant,
crie à la faute, au feu, au sang.
Il nomme violence la résistance,
pour mieux absoudre sa puissance.

Puis vient la force répressive,
la main qui frappe et qui captive.
Elle tue le cri, brise l’élan,
et sert l’ordre en le protégeant.

Car le centre conserve,
mais la marge invente.
Le centre préserve,
mais la marge enfante.

Et lorsque le centre
interdit le vivant,
la marge se lève,
le corps devient vent. »

Le Promeneur

Je leur ai dit : « Faut-il détruire
pour que renaisse un autre avenir ?
Toute lumière doit-elle brûler ?
Tout corps vivant doit-il lutter ? »

Le Vol

« Non. Nous ne chantons pas la blessure,
nous chantons ce qui la conjure.
Nous ne bénissons ni fer ni sang,
nous cherchons l’espace et le mouvement.

Mais avant de juger la colère,
écoute le poids de la pierre.
Avant de condamner le cri,
demande quel silence l’a produit.

Avant d’accuser la rivière
d’avoir rompu digue et frontière,
demande au mur, demande au verrou,
combien de temps ils tinrent debout.

La paix n’est pas un ciel figé,
ni le vivant paralysé.
La paix est l’art du mouvement,
la forme ouverte au changement. »

Le Centre

« Si je m’ouvre, je vais périr.
Si je vous suis, que vais-je devenir ?
Sans ma frontière et sans ma loi,
que restera-t-il donc de moi ? »

Le Vol

« Tu ne périras pas de t’ouvrir :
changer n’est pas disparaître ou fuir.
Regarde le soir quitter le jour,
il le transforme et le prolonge toujours.

Deviens passage et non prison,
deviens écoute et non leçon.
Garde la forme assez légèrement
pour qu’elle respire avec le vivant.

Le centre est juste quand il rassemble,
non quand il exige qu’on lui ressemble.
Il devient fort lorsqu’il consent
à recevoir le bord et le vent.

Car le centre conserve,
mais la marge invente.
Le centre préserve,
mais la marge enfante. »

Le Promeneur

Le soir tomba sur le chemin.
La terre avait changé de teint.
Les oiseaux montèrent dans le noir,
comme une question dans ma mémoire.

Et j’entendis, venu des cieux,
ce psaume inquiet, ce chant précieux :

Heureux celui qui, sur la rive,
entend la voix fragile et vive.

Heureux le centre assez humain
pour recevoir l’autre chemin.

Heureuse la règle qui sait plier
sans humilier, sans mutiler.

Heureux le corps qui dit encore :
« Je suis vivant, je ne suis pas mort. »

Avant de condamner le cri,
écoute le silence qui l’a produit.

Avant de juger l’insoumis,
regarde le joug qu’il avait subi.

Car la paix n’est pas de se taire
sous le poids muet de la pierre.

La paix, c’est le ciel accordé
au droit de vivre et de changer.

Le centre fait masse,
la marge fait signe.

Le centre amasse,
la marge dessine.

Et lorsqu’un pouvoir
veut figer le vivant,

l’avenir se lève
sur les ailes du vent.

Une réflexion sur “La créativité vient des marges”

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