J’ai recommencé à lire Etty. Et, vu la période que nous traversons, j’ai eu envie de vous en parler avant même d’avoir terminé le livre, pour partager mes premières impressions.
Ce matin, dans le RER, je suis tombé dès les premières pages sur un passage qui a provoqué en moi une bouleversante bifurcation.
Etty Hillesum, jeune femme juive assassinée à Auschwitz en 1943, a laissé l’un des témoignages spirituels les plus bouleversants du XXᵉ siècle. Au cœur de la Shoah, elle a développé une vie intérieure d’une intensité rare, cherchant la paix, l’amour et la présence de Dieu au milieu du chaos.
Bien qu’elle ne suive pas une religion au sens institutionnel, sa quête intérieure et sa relation intime avec Dieu ont marqué profondément ses journaux et sa correspondance.
Une foi née de l’intérieur
Au début de son journal (1941), Etty n’est pas pratiquante. Mais à travers l’introspection, la lecture (notamment Rilke), l’accompagnement de Julius Spier et les événements tragiques autour d’elle, elle découvre une présence divine intérieure, qu’elle décrit comme une source de force, de paix et de responsabilité.
Une confiance spirituelle malgré l’horreur
Alors que la persécution des Juifs s’intensifie, elle cherche à ne pas laisser la haine envahir son cœur. Elle croit que la seule réponse constructive à la barbarie est de protéger l’humanité qui reste en soi, et de ne pas reproduire le mal.
Un engagement à servir
Plutôt que de se cacher, elle choisit de travailler volontairement au camp de transit de Westerbork pour aider les déportés. Elle dit que sa mission est d’« être le baume sur tant de plaies ».
Un dialogue constant avec Dieu
Etty parle à Dieu comme à un ami. Elle ne demande pas de miracles, mais la force de rester bonne, lucide et aimante. Sa prière la plus célèbre :
« Je vais t’aider, mon Dieu, à ne pas t’éteindre en moi. »
Pour elle, le rôle de l’humain est de garder Dieu vivant dans le cœur, surtout quand le monde s’effondre.
La paix intérieure comme acte de résistance
Même dans la souffrance et l’incertitude, elle cultive la joie simple, l’attention au beau, et une forme de paix intérieure qu’elle considère comme un acte de résistance spirituelle face à la barbarie.
Etty Hillesum a vécu la guerre comme un chemin spirituel de lucidité, d’amour et d’intériorité, cherchant à préserver Dieu et l’humanité en elle malgré l’horreur environnante.
citation parmi tant d’autre possible :
« …n’y aurait-il plus qu’un seul Allemand respectable qu’il serait digne d’être défendu contre toute la horde des barbares, et que son existence vous enlèverait le droit de déverser votre haine sur un peuple entier.
Cela ne signifie pas qu’on éprouve des sentiments mitigés devant certaines idéologies, non, on prend position, on est constamment indigné devant certains faits, on cherche à comprendre, mais rien n’est pire que cette haine globale, indifférenciée. C’est une maladie de l’âme. La haine n’est pas dans ma nature. Si j’en venais, du fait de cette époque, à éprouver une véritable haine, j’en serais blessée dans mon âme et je devrais tâcher de guérir au plus vite. Autrefois, je voyais le conflit ainsi mais comme c’était superficiel ! Quand je sentais en moi ces épuisants tiraillements entre la haine et mes autres sentiments, je croyais à une lutte entre mes instincts vitaux de juive menacée de destruction, et mes idées acquises, rationnelles, de socialiste, qui m’avaient appris à ne pas considérer un peuple en bloc, mais à y voir une majorité foncièrement bonne égarée par une minorité mauvaise. Donc: instinct vital contre forme de pensée rationnelle acquise.
Mais le conflit est plus profond. Par la petite porte, le socialisme réussit tout de même à réintroduire la haine, la haine de tout ce qui n’est pas socialiste. Formule un peu grossière, mais je me comprends. »
Une figure de sainteté « universelle »
Bien qu’elle ne soit pas chrétienne, beaucoup de croyants, notamment catholiques, voient en elle une forme de sainteté :
non institutionnelle,
profondément incarnée,
ancrée dans l’expérience personnelle,
et ouverte à l’universel.
Sa manière d’aimer, de croire, d’espérer au milieu de la tragédie rejoint au cœur l’expérience spirituelle de nombreuses traditions religieuses.
Haïku
Au cœur du tumulte,
une flamme veille encore,
Dieu tient dans l’humain.
Tanka
Quand monte la nuit,
je garde en moi la clarté
d’un souffle infini.
Haïr serait me perdre,
j’écoute la paix grandir.
Psaume
Ô Dieu qui habites
la part la plus fragile de mon être,
donne-moi de te garder vivant
quand le monde se défait autour de moi.
Que mon cœur ne se ferme pas,
que la haine ne prenne pas racine,
qu’aucune obscurité n’emporte
la lumière que tu as confiée à mes mains.
Fais de moi un lieu de paix,
un abri pour les blessés,
une source pour les cœurs desséchés.
Car même dans les heures les plus sombres,
tu murmures au fond de l’âme :
« Reste humaine, et je resterai en toi. »