La huche et la pierre à aiguiser

Dans le petit cagibi derrière la cuisine, celui où la lumière ne filtrait que par la porte de bois, reposaient deux objets qui faisaient partie du paysage de mon enfance : la huche de ma grand‑mère, lourde et rassurante, où attendaient le pain et les farines, et la pierre à aiguiser de mon grand‑père, posée là comme un outil toujours prêt, témoin silencieux des travaux de la maison. La huche gardait la nourriture du jour, la matière première du pain partagé ; la pierre, elle, affûtait les lames de la maison ou de la ferme, redonnant du tranchant au quotidien. Dans ce recoin simple s’unissaient la conservation et la transformation, le repos et la préparation, le pain et le fil du fer.

En revoyant ces objets, je pense à Marie‑Madeleine.
À ce qu’elle porte un message gardé comme un trésor dans la huche du temps, et une parole capable d’aiguiser les consciences, de redonner du tranchant à la vérité. Un évangile préservé, prêt à ressurgir ; une voix longtemps affûtée dans le silence, prête à dire ce qui doit enfin être entendu.

Depuis les premiers siècles, la figure de Marie‑Madeleine fascine et interroge. Les évangiles, cependant, s’accordent sur un point : elle occupe une place unique auprès de Jésus. Jean rapporte qu’elle est la première à rencontrer le Ressuscité au matin de Pâques, et qu’il lui confie une mission décisive : aller annoncer la nouvelle aux disciples. En lui disant « Va trouver mes frères et dis‑leur », Jésus fait d’elle la première messagère de l’événement central de la foi chrétienne, dans un contexte où la parole des femmes n’a aucune autorité. Cette scène, simple et bouleversante, renverse déjà l’ordre établi : Jésus confie à une femme le message fondateur, comme pour signifier que l’Évangile s’adresse à tous, sans distinction ni hiérarchie.

Cette dynamique traverse tout le Nouveau Testament. Luc mentionne des femmes qui accompagnent Jésus, soutiennent sa mission et mettent leurs biens au service du groupe. Paul, dans ses lettres, salue Phoebé, diaconesse de Cenchrées, Priscille, enseignante reconnue, ou Junia, « remarquable parmi les apôtres ». Ces rôles féminins bousculent les structures patriarcales de l’époque. À la Pentecôte, Pierre affirme que l’Esprit est donné « à vos fils et à vos filles », capables de prophétiser. La vocation ne suit plus les anciennes lignes de pouvoir.

La déclaration de Paul aux Galates marque un tournant : « Il n’y a plus ni homme ni femme : vous êtes tous un. » Il ne s’agit pas d’effacer les identités, mais de rappeler que dignité et appel ne dépendent plus du sexe ou du statut social. Dans un monde façonné par la domination masculine, cette affirmation bouleverse les repères. Ces textes ne détruisent pas immédiatement le patriarcat, mais ils en minent les fondements. Jésus lui-même renverse la logique de domination en rappelant que la véritable royauté se mesure au service. Le Nouveau Testament ne propose pas seulement une spiritualité : il esquisse une vision nouvelle de la personne, fondée sur une égalité profonde. Marie‑Madeleine, première envoyée pour annoncer la Résurrection, en devient un symbole. À travers elle et toutes les femmes engagées dans la mission, le message se clarifie : la Bonne Nouvelle s’adresse à toustes, hommes et femmes, appelé·e·s à avancer ensemble dans une dignité partagée.

La nuit dernière, un rêve me saisit, ou une vision, je ne sais pas, et il continue de m’habiter au réveil.

J’y vois Marie‑Madeleine après la Pentecôte. Elle se retire loin des villes, dans des montagnes abruptes, vivant en ermite dans des grottes, portée par une quête intérieure que nul ne pourrait comprendre. Dans le silence des rochers, elle écrit son propre évangile. L’histoire n’en garde que des fragments incertains, peut‑être d’elle, peut‑être d’autres voix proches.

Dans mon rêve, pourtant, cet évangile ultime n’est pas perdu. Il dort, conservé pour un temps où l’humanité sera prête à l’entendre. Je vois qu’il pourrait resurgir comme un rappel lumineux des vérités oubliées, capable d’aider à défaire les derniers fils du patriarcat et d’ouvrir un chemin nouveau.

Alors je m’interroge :
Est‑ce seulement un rêve né d’un désir de justice et de renouveau ?
Ou bien l’intuition troublante de quelque chose qui dépasse ma propre imagination ?
La question demeure : était‑ce un simple rêve… ou un rêve prophétique ?

Et je me dis que Marie Madeleine, comme la huche de ma grand mère, garde en silence un pain nouveau : une parole intacte, préservée, prête à nourrir le monde quand viendra enfin son heure.

Haïku

Dans la huche close
Marie‑Madeleine veille,
le pain se prépare.

Tanka

Vieille huche en bois,
pierre qui aiguise la nuit…
Marie‑Madeleine
y serre un souffle ancien
prêt à nourrir les vivants.

Trois haïkus

Sur la pierre usée
Marie‑Madeleine affûte
la parole enfouie.

Dans le cagibi,
farine, pain et silence,
Marie murmure.

Huche et vent du soir :
Marie‑Madeleine garde
l’aube d’un message.

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