En 1967, j’avais cinq ans et je découvrais le monde avec mes yeux noisette de petit rouquin. Un souvenir très fort demeure : la plume Sergent-Major, l’encrier de porcelaine inséré dans nos tables d’écoliers, et ce travail monumental, en ce cours enfantin, pour écrire le b-a ba. On tentait les pleins et les déliés, puis notre prénom, puis la date. Chaque jour, recommencer.
Je me souviens aussi de l’écriture de ma mère, des lettres de ma grand-mère, de mon grand-père, de ma tante, de ma cousine, et des œuvres d’art de calligraphie. Dans une famille de paysans et de paysannes simples, l’écriture cursive, accompagnée d’une véritable calligraphie, était un trésor. J’en garde une nostalgie profonde, sans jamais atteindre leur niveau. Je porte encore en moi l’odeur de l’encre bleu violet, le papier qui boit le tracé crissant de la plume Sergent-Major. Les pensées de nos anciens suivaient le chemin de leur main.
Et cette image, surgie à 4h30 du matin, a tout entraîné. J’ai ressenti avec une intensité incroyable tout ce que nous venions de vivre lors de notre retraite de réflexion sur les charismes chrétiens. Les liens qui nous relient à travers l’amour que nous éprouvons et que nous rayonnons, venu du plus profond. Il y a tant de charismes, mais deux m’ont bouleversé.
Le charisme du chant, d’abord : ce chant qui donne envie de chanter juste, à l’unisson, offert par une jeune fille de vingt ans. En chantant, elle donnait tout. Sa voix montait jusqu’au plafond et nous invitait à monter vers elle, à monter vers notre Abbahimma. L’explosion d’émotion s’est produite dès le Gloria. Elle a posé un Gloria tel que nous avons tous senti la présence de Dieu, et nos esprits ont couru vers Lui.
Et cette nuit-là, à 4h30, tout m’est revenu. Alors le charisme de Sagesse m’a saisi : une compréhension fulgurante, mille et une idées en même temps, et ma langue devenait incompréhensible et pourtant presque céleste, le charisme de glossolalie.
J’ai demandé à l’Esprit Saint de ralentir. Je n’arrivais pas à tout lire, à tout lier. Ma plume Sergent-Major et mon encre étaient trop lentes pour appréhender l’éternité et l’infini. De 4h30 jusqu’à 6h17, heure du réveil, le flot ne s’est pas arrêté.
Des pensées spirituelles, sociales, politiques, charismatiques.
Je pense à la droite et à l’extrême droite qui s’enfoncent dans l’exclusion des uns et des autres, jusqu’à s’exclure eux-mêmes du monde, tout en se croyant chrétiens. Le centre ne vaut guère mieux, excluant les pauvres et restant entre riches, ayant fait de la méritocratie une idolâtrie. La gauche tiède, un oui presque non, un non qui les fait rejoindre les « exclueurs » du centre. Et la gauche qui veut revenir à la racine mais oublie que la colère, si elle peut être un moteur de justice, peut aussi se tétaniser en haine et perdre son fondement.
Abbahimma est Amour, père, mère, et sous toutes ses formes, jusqu’à l’extase du corps.
Comprendre que la sexualité, la jouissance du corps, trouve sa correspondance dans l’extase de l’esprit. La luxure n’apparaît que lorsqu’on veut couper la relation entre l’esprit et le corps, lorsque la jouissance seule doit suffire. Alors il en faudra toujours plus, jusqu’à l’autodestruction.
Comprendre que la personne humaine est un œuf transparent de lumière dans lequel flotte notre corps physique et éphémère, et que celui-ci se remplit de certaines notes de la symphonie céleste d’Abbahimma, qui englobe tous les temps. Comprendre que notre ego est peu de chose, que nous sommes bien plus que cela, et que nous n’échappons pas à la relation avec notre cosmos vivant. D’autres symphonies existent. Dieu ne peut donner qu’une surabondance d’amour.
Cet amour dans la voix de la jeune chanteuse. Cet amour quand ma fille danse, donnant tout, ouvrant des portes insoupçonnées dans le cosmos. Elle donne tout et ne garde rien. Cet amour encore dans un geiko de kendo, pratiqué avec cette intention de rencontrer l’autre.
Et moi, je me « genouille » par la pensée devant l’autel où l’Esprit Saint brille de ses mille et un feux, avec une telle intensité que ressurgissent le petit encrier de porcelaine blanche et la plume Sergent-Major. Viviane avait cinq ans, et elle mourait en mai 1968.
Voilà ce qu’est une retraite spirituelle dont on croyait qu’elle n’aurait pas grand effet : une plume Sergent-Major, un encrier, et l’écriture magnifique de ma cousine Maryse. Paix à ton âme.
Et à 6h30, j’ai lu le texte du jour : la barque de Simon, submergée par les poissons après que Jésus l’eut invité à jeter son filet. Mon filet, à 4h30, a été submergé.
Haïku
Encrier d’enfance,
la nuit verse ses charismes,
plume vers l’infini.
Tanka
Plume de jadis,
à 4h30 l’esprit
ouvre ses éclats.
La voix d’une jeune fille
soulève Dieu dans l’encre.
Trois autres haïkus
Odeur d’encre bleue,
la sagesse se réveille
dans un souffle ancien.
Filet submergé,
mille idées dans la nuit,
l’aube les éclaire.
Œuf de pure lumière,
le corps flotte en Abbahimma,
amour sans mesure.


À la plume Sergent-Major
Dans le grattement doux du métal sur le papier,
l’encre hésite, s’étire, respire.
Chaque lettre prend le temps d’exister,
un plein, un délié, comme une petite vague noire.
La phrase ne court pas, elle marche,
et le silence entre deux mots devient aussi important que le mot.
Et oui, clairement, on ne pense pas pareil à la plume.
La main va plus lentement, le geste résiste un peu, oblige à écouter ce qu’on écrit. On ne peut pas balancer une phrase comme au clavier. Il faut la mériter, la tracer, l’assumer. Du coup, la pensée se fait plus posée, parfois plus intime. La calligraphie n’est pas qu’une forme, elle impose un rythme. Et le rythme change la musique des idées.
Est-ce plus poétique ?
Souvent, oui. Pas parce que les mots sont meilleurs, mais parce qu’ils ont du poids. L’encre laisse des traces, des épaisseurs, des accidents. On voit la main, l’hésitation, la colère, la douceur. La plume ne se contente pas d’écrire, elle enregistre l’humeur. Et ça, mine de rien, ça transforme ce qu’on ose dire.
🥰🥰🥰
<3