Je n’ai jamais vraiment aimé les biographies, ni les ouvrages qui épient la vie des auteurs. Pourtant, il est des exceptions qui font vaciller une règle personnelle. La première s’appelle Frank Herbert. Son œuvre m’a ébloui, et Dune, surtout, que j’ai lu et relu treize fois, chaque fois avec la sensation d’entrer dans une vision plus vaste que moi. « La peur est le tueur de l’esprit« , cette phrase s’est gravée en moi comme une prière paradoxale, une hygiène de l’âme face aux déserts du doute. Herbert m’a appris la patience minérale des commencements : dans l’équilibre des forces, naît la clarté. Et surtout cette sagesse ardente : « Le mystère de la vie n’est pas un problème à résoudre, mais une réalité à vivre ». J’y reviens comme on revient à une source.
La deuxième exception, c’est Colette. Son écriture sensuelle, intime et libre est un balcon ouvert sur l’expérience vécue. Dans certains moments de désarroi, je la feuillette comme on ouvre un volet sur la lumière. « On ne possède que ce que l’on donne », écrit-elle, et cette phrase m’a souvent servi de boussole, littéraire, mais aussi morale. Chez elle, la curiosité n’est pas une indiscrétion, c’est une fidélité au vivant : « La curiosité est une qualité qui ne vieillit jamais ». Et quant à l’amour, elle y met cette pointe d’ironie tendre qui empêche les illusions d’être des tyrans : « Si vous n’êtes pas capable d’un peu de sorcellerie, ce n’est pas la peine de vous mêler d’amour ». Avec Colette, je me sens autorisé à ne pas me réduire, à tenir ensemble le frémissement et la tenue, la chair et l’idée.
Enfin, il y a Tolkien. Comme Dune, Le Seigneur des Anneaux a redressé l’axe de ma vie, à vingt ans, dès la première lecture. J’y suis revenu quatre fois, avec la même tension physique et spirituelle, comme si chaque page était un col à franchir, une clairière à rejoindre. Lorsque parurent, sous l’égide de son fils, les vastes pans édités et révélés de son monde, je m’y suis plongé avec reconnaissance. Chez Tolkien, la foi ne se proclame pas, elle se filtre à travers l’étoffe des choses ; elle ruisselle par capillarité dans le récit. « tous ceux qui errent ne sont pas perdus », , m’a tenu la main dans les saisons de transition. Et cette autre conviction, plus secrète encore : « Même la plus petite personne peut changer le cours de l’avenir ». C’est la petite taille de la créature, sa modestie, qui ouvre une brèche dans le destin, non pas l’éclat des puissants, mais la charge discrète du courage.
Quand j’ai vu paraître Le Dieu de Tolkien de Jean Chausse, je n’ai pas hésité : je l’ai commandé. Mon retour à l’Église catholique, en 2018, à cinquante-six ans, fut d’ailleurs paradoxalement suscité par celle dont je suis l’époux, qui n’est pas baptisée. Ce retour s’est accompagné de mille questions, de joies profondes, et d’examens de conscience parfois douloureux. En lisant ce livre, j’ai compris comment Tolkien parvient à « parler de » la foi sans en parler : pas de catéchisme plaqué, pas de surplomb, mais une liturgie narrative où le bien se reconnaît à la lumière qu’il fait et à l’humilité qu’il garde. « Le monde est en effet plein de périls. », mais chez lui, la nuit n’a jamais le dernier mot ; elle tremble déjà de l’aube qu’elle ne peut empêcher.
Ce qui m’intéresse par-dessus tout chez les auteurices que je lis, c’est le processus de création : sentir comment naît une œuvre, d’où elle prend souffle. Tolkien, lui, répond en théologien de la fiction : l’artiste participe, en miniature, à l’unique création réelle et inaccessible, celle de Dieu. Créer, c’est consentir à être traversé. C’est laisser circuler l’éclair entre la main et l’invisible, l’encre et la Providence.
J’ai découvert récemment que Tolkien n’aimait pas Dune de Frank Herbert. Je comprends pourquoi, leurs cosmologies divergent, leurs promesses ne se répondent pas : l’une est confirmée par la grâce, l’autre par la lucidité politique et l’ascèse du pouvoir. Mais je comprends tout autant pourquoi j’aime ces auteurs au-dessus de tout : parce qu’ils éclairent chacun à leur manière un même territoire intérieur. Herbert m’apprend la vigilance et la maîtrise : questionne ce que je laisse gouverner ma vie. Colette me rappelle que la liberté est une forme d’élégance morale. Tolkien me persuade que l’espérance n’est pas naïveté, mais fidélité à une lumière plus ancienne que l’ombre.
PS : Il y a des années que je n’ai pas relu Colette, surtout Chéri et La Vagabonde, que j’aimais tant dans ma jeunesse. Ma mère les lisait, entre deux vies de saints. Elle était étonnante, ma mère. En refermant ce petit livre sur Tolkien, je me suis souvenu d’elle, de ces voix qui l’habitées. Peut-être est-ce cela, au fond, la lecture : une manière de tenir la main de ceux qui nous précèdent, pendant que, dans le cœur, une phrase en nous se lève et marche.
Haïku
Sous l’arbre ancien,
un livre parle de Dieu,
l’ombre s’éclaire.
Tanka
Treize fois relu,
le désert et ses prophètes,
puis la Comté verte.
Entre foi et création,
je cherche la source cachée.
Trois autres haïkus
Pages refermées,
la voix de Colette murmure,
vent dans les lilas.
Chemin de retour,
l’église au bout du silence,
un mot de Tolkien.
Sous la lampe, nuit,
Dune et la Comté s’unissent,
l’âme en voyage.
Magnifique. ❤️❤️❤️❤️ Tu viens de me faire comprendre pourquoi j aime énormément Tolkien pourquoi j y suis plus sensible qu à Francky Herbert même si j ai adoré son œuvre. Colette me reste à découvrir. Tu m as donné envie. Et le livre sur le dieu de Tolkien c est une évidence que je vais le lire. ❤️❤️❤️🙆🏻♀️🤩
<3