C’est venu ce matin en sortant de la messe. s’émerveiller de l’existence de l’autre sans rien souhaiter autre chose.
Pas l’amour des cartes postales, ni celui des écrans publicitaires ; ces reflets de vanité. Pas l’amour qui s’achète, qui se vend, qui s’exhibe comme une parure pour masquer le vide. Pas l’amour de circonstance, de consommation, de jouissance immédiate et d’oubli rapide. Aimer, c’est autre chose. C’est l’incandescence d’un regard qui reconnaît l’autre non comme un objet, mais comme un mystère. C’est la lenteur d’une respiration partagée. Une fidélité du souffle avant toute promesse du corps.
Aimer, ce n’est pas dire “je t’aime”. C’est le vivre, même quand les mots manquent, même quand le silence pèse, même quand l’absence fait mal. Aimer, c’est être là, simplement, et se tenir dans l’étonnement devant la beauté de l’existence de celleux qu’on aime. C’est remercier, à chaque instant, que l’autre soit là, qu’iel existe, qu’iel respire. Car l’amour véritable ne réclame rien. Il offre. Il ne possède pas. Il s’abandonne. Il ne cherche pas à dominer, il se met au service. Il est émerveillement devant l’autre.
L’amour ne se mesure ni dans l’étreinte, ni dans la jouissance, ni dans la conquête. Il n’a pas besoin de victoire. Il ignore la performance. Il est présence pure, dépouillée, désarmée. Ceux qui confondent amour et possession n’aiment pas : iels retiennent. Ceux qui confondent amour et désir n’aiment pas : iels consomment. Ceux qui confondent amour et fusion n’aiment pas : iels s’effacent. Aimer, c’est tenir dans la tension du deux qui devient trois, dans la danse entre lien et distance, dans le battement d’un monde qui se crée entre deux êtres.
Et pourtant, aimer se découvre partout : dans le regard d’un enfant, dans un chien qui attend au seuil, dans la patience d’un arbre sous la neige, dans un ciel d’été où la lumière s’efface doucement et que la voute céleste devient voie lactée. Aimer, c’est l’état du monde quand il se souvient qu’il est vivant.
Je connais cet amour au kendo, quand deux êtres se font face, non pour s’abattre, mais pour s’éprouver, pour se reconnaître. Pendant cinq minutes d’éternité, le shinai n’est plus une arme : il devient parole, dialogue, offrande. Chacun·e rayonne de l’autre. Aimer, c’est cette joie d’être ensemble dans l’intensité d’un geste.
Je connais cet amour en danse, quand les corps ne s’effleurent pas pour se posséder, mais pour se répondre. Quand le mouvement devient souffle, et que le souffle devient prière. Là, dans le silence du geste, l’amour prend corps.
Et dans ce rayonnement, j’entrevois Abbama ; l’arbre d’amour, celui qui relie les mondes, les âmes, les visages. Abbama, racine et feuillage, sève et lumière. Iel ne connaît ni l’enfer ni le ciel : iel ne connaît que l’émerveillement d’exister. Aimer, c’est reconnaître cet arbre en nous, cet arbre qui ne sait que donner, que rayonner, que vivre.
Car aimer, c’est Abbama. Et Abbama, c’est l’Amour. Et aimer, c’est devenir un peu Abbama ; même si on ne sait pas le dire, même si on ne peut que balbutier, trembler, pleurer devant la beauté du monde.
Haïku
Feuilles de silence,
dans le souffle d’un regard,
Abbama rayonne.
Tanka
Il suffit d’un pas
vers l’être que je ne suis,
et je deviens toi.
Ni limite ni contour
l’amour me désapprend tout.
Sonnet d’l’autre coté
Aimer n’est point vouloir, ni retenir,
Mais simplement s’étonner qu’iel existe.
Ce n’est pas l’attente, c’est le désir
Sans objet, sans fin, sans heure triste.
Aimer, ce n’est pas jouir, mais toucher
Le souffle d’Abbama dans une peau.
C’est danser sans savoir où s’accrocher,
C’est semer son cœur, même dans l’eau.
C’est mourir un peu pour que l’autre vive,
C’est brûler son nom dans une prière,
C’est ne plus savoir d’où vient la dérive,
Mais bénir le sel de la rivière.
Et si l’on s’y perd, tant mieux, tant pis :
Aimer, c’est devenir ce qu’on oublie.