Rideau pour Hedy

Script d’une avant scène du théâtre céleste

ACTE UNIQUE Salle des Présentations Éternelles*

Un théâtre céleste en ruines baroques, quelque part entre un opéra de Monteverdi et un ring de catch doré. Le rideau n’est pas encore levé. Des projecteurs divins vacillent. Le public est invisible. Mais iel écoute.

PERSONNAGES :

  • SAINT JACQUES, revêtu d’une jaquette de présentateur télé, mi-apôtre, mi-clown blanc. doublure de Saint-Pierre
  • SAINT PIERRE, vieux concierge du Paradis, jaloux d’avoir été relégué à l’accueil. Acteur principal
  • MARIE-MADELEINE, éclatante, calme, en robe rouge sang séché. actrice principale
  • HEDY LAMARR, apparue nue sous une robe de photons, encore étourdie par la traversée. Le sujet et le thème
  • JÉSUS, épuisé, costume taché de sueur, portant les câbles, le décor, les cris du monde. Devenu l’assistant
  • LE CHŒUR, sans visages, sans sexe, sans bouche, mais chantant. C’est Vous cher lecteurs

Avant que les acteurs n’entrent

Lumière. Brouillard. Une cloche retentit. Saint Jacques se détache des cintres et atterrit devant la scène pas encore ouverte. Doublant Saint Pierre et répétant à sa place.

SAINT JACQUES
Mesdames, Messieurs, Esprits et Ténèbres, voici le moment attendu, le clou du millénaire, le génie femelle dans sa nudité cosmique, l’inventrice qu’Hollywood a souillée par ses robes, l’étoile déchirée, l’actrice qui portait l’avenir dans sa cervelle et non ses cuisses : Hedy, putain céleste du signal fréquentiel.
Et ce soir, nous allons lui rendre justice.
(à Pierre) Et non, Pierre, tu ne parleras pas. Tu as gardé les clés, mais tu n’ouvriras pas la pièce ce soir.

Saint Pierre grogne. Marie-Madeleine sourit sans compassion. Jésus entre, portant une scène miniature.

JÉSUS
Les câbles sont branchés.
Les plaies sont pansées.
Mais je suis fatigué.
Je porte encore les larmes de Gaza, les cris de Rafah, les rires creux des plateaux télé.
On peut jouer.
Mais ne m’appelez plus Christ.
Je ne suis que technicien aujourd’hedy.

Hedy Lamarr entre. Pas comme une star. Comme une vérité nue. Elle s’arrête. Regarde. Ne parle pas.

MARIE-MADELEINE
Tu vois, Hedy ?
Même ici,
au seuil de l’éternité,
on t’examine encore.
Mais cette fois, on va t’écouter.

Le Chœur comme pour une répétition entonne alors un chant sans langue, une vibration presque mathématique. Marie-Madeleine la rejoint sur scène au rideau baissé.

SAINT PIERRE (hors de lui)
Elle n’a pas été canonisée !
Elle n’a pas été crucifiée !
Elle n’a pas lavé les pieds du Messie !
C’est une actrice ! Une juive ! Une déserteuse du lit conjugal !

SAINT JACQUES
Et c’est exactement pour ça qu’elle entre.
Elle n’a pas suivi le Christ,
Elle l’a précédé.

Jésus s’assoit dans un coin. Il pleure sans bruit. Il regarde Hedy comme on regarde la mer.

HEDY LAMARR (à voix nue)
Je n’ai rien inventé.
J’ai seulement vu.
Et je n’ai jamais été seule.
Ce que vous appelez beauté, ce n’était qu’un camouflage.
Ma pensée, c’était ma rébellion.

Le silence tombe. Le rideau va se lever. Un projecteur éclate au plafond. Marie-Madeleine se tourne vers le public encore non visible.

MARIE-MADELEINE
Ce soir, on ne projette pas une vie.
On célèbre une transformation.
Celle d’une femme en foudre.
D’une esclave du désir en prêtresse de l’onde.

Saint Jacques annonce enfin le titre du spectacle céleste :

SAINT JACQUES
« Le Code des Étoiles : Vie et Fréquences de Hedy Lamarr »

LE RIDEAU SE LEVE

Chiyo-ni Haïkute

Elle inventa tout
Mais l’on ne vit que son corps
Le silence hurle.

Yosano Akiko Tankate

Elle avait pour cœur
un circuit d’ondes secrètes
dérobé au feu.
Ils n’ont vu qu’un rouge à lèvres
là où brûlait l’avenir.

Shakespeare sonne pour Hedy Lamarr

Ils n’ont vu que tes lèvres, rouge blessure,
Et non la main qui dessinait l’éclair.
Ton corps servit d’écran, d’armure, de censure
Tandis qu’en toi naissait un monde clair.

Ton sexe maquillé fit peur aux prophètes,
Mais ton esprit vibrait dans l’ombre bleue.
À chaque flash, c’est ton âme qu’ils jettent,
Ignorant que tu créais mieux qu’eux.

Ils voulaient l’icône, et non la pensée.
Ils t’ont filmée, mais jamais entendue.
Tu fus leur rêve jamais leur vérité
Et dans leur temple, toujours suspendue.

Mais moi je dis : que l’onde soit ta loi.
Et qu’en chaque femme, ton feu dise : « Sois. »

*Quelques clefs

  • Avoir lu Le Roi Famine de Léinid Abdréïev.
  • Comprendre que l’éternité n’est pas l’immortalité : elle est le hors-temps, englobant tous les temps — ceux qui ont existé existe et existeront, et ceux qui auraient pu exister.
  • Savoir que le jugement dernier de chacun se joue sur une pièce de théâtre où tous voient la vie de celui qui se jugera lui-même.
  • Reconnaître qu’une divergence profonde a toujours existé entre Jacques et Pierre.
  • Se rappeler que Marie Madeleine est l’apôtre des apôtres.
  • Jésus n’est pas venu nous juger, mais nous sauver du péché qui est la peur
  • Honorer Hedy Lamarr, femme inventeuse, rendue invisible par des hommes qui ne voulaient voir que son corps.
  • Observer que notre monde, bourgeoisement occidental, semble s’approcher de sa propre porte de sortie.

Chiyo-ni

Elle a écrit des haïkus empreints de délicatesse, souvent centrés sur la nature, les saisons et la spiritualité. Contrairement à beaucoup de ses contemporains, elle a su préserver une voix féminine dans un genre très masculin. Elle est devenue nonne bouddhiste à l’âge mûr, ce qui a influencé la profondeur méditative de ses poèmes.

Le matin de printemps —
la brume s’attarde encore
sur la toile d’araignée.

Yosano Akiko

Poétesse audacieuse et féministe, elle a révolutionné le tanka en y introduisant des thèmes modernes et personnels, notamment l’amour, la sensualité et l’émancipation féminine. Son recueil « Midare-gami » (Les cheveux en désordre) publié en 1901 a marqué un tournant dans la poésie japonaise, en exprimant avec une grande liberté les émotions et les désirs d’une jeune femme. Elle a également été militante pacifiste, s’opposant à la guerre russo-japonaise avec son célèbre poème « Kimi shini tamô koto nakare » (Que tu ne meures pas !) Elle a contribué à l’éducation des femmes et fondé une école progressiste, le Bunka Gakuin, en 1921.

Sans même toucher
la peau brûlante de sang
et de désir,
n’es-tu pas solitaire,
toi qui prêches la voie ?

Laisser un commentaire