Vendredi 1er juillet 1966, j’ai juste 4 ans. Ma sœur n’est pas encore née, mais cela sera pour bientôt. J’appelle encore mon père Papa, ma Mère Maman, mon grand-père paternel pépé Etienne et maternel pépé Joseph. Je n’ai que mémé Marie pour ma grand-mère paternel.
C’était une fin de matinée comme la lumière les aime en Limagne, doucement posée sur les tuiles rouges, les poiriers, les silences des hommes debout dans les champs. Une journée qui ne promettait rien d’extraordinaire, sinon peut-être un de ces bouleversements intimes qui n’émeuvent que les cœurs d’enfants. Et j’étais un cœur d’enfant. Un cœur roux, peut-être blond vénitien aux dires tendres de ma mère, mais pour sûr, bientôt, un cœur poil de carotte, livré à la cruauté distraite des cours d’école.
Maman portait déjà ma sœur, fatiguée mais lumineuse, et restait à notre maison en bord d’église de Gignat, sans se douter qu’au retour, il manquerait quelque chose dans la maison : mes cheveux, mes boucles blond vénitien, comme elle aimait à dire — mes boucles rousses, comme les appelaient les autres. Trop jolies pour un garçon, disaient-ils. Trop ambiguës. Trop libres.
Ce matin-là, Papa, ce paysan lecteur de La Montagne, à la fois fraternel et frondeur, m’emmène chez le coiffeur de Saint-Germain-Lembron. Nous ne disons pas grand-chose dans la voiture. Il conduit comme il fendait les sillons : le geste sûr, l’œil tranquille. La Ford Tonus ronronne en tournant sur la place, là où la rue remonte vers l’église, juste après la coopérative encore habitée d’entraide et d’odeurs de jute et de grain — plus tard, au temps des remembrements racheté par Limagrain —. Mon père y échange souvent quelques mots, des idées, parfois des boutades avec d’autres hommes de la terre. C’est là que le monde se fait et se dit.
Nous marchons. J’ai quatre ans. Je ne sais rien encore de la perte, sinon celle, toute récente, de mon pépé Étienne, doux et solide, mort en mars. Cela suffit à savoir ce que c’est que la brisure. J’ai des boucles aux épaules, des cheveux caressés par les femmes comme par les vents d’été. On me croit fille, et je m’en fiche, je suis, voilà tout. Papa pousse la porte du salon, un homme à la voix chantante, au sourire méditerranéen, que mon père admire pour ce qu’il est : étranger, travailleur, honnête. Le coiffeur — un homme qui ressemblait à Tino Rossi, dans mon souvenir — parlait avec chaleur. Il venait d’Italie, et mon père l’aimait pour ça. Il avait été résistant, comme pépé Etienne, mais pas taiseux comme pépé Joseph, mon autre pépé aussi résistant. Papa riait fort, aimait les gens, ceux qu’on ne regarde pas, ceux que le vent déracine.
Quand vient mon tour, je monte sur la planche posée sur les accoudoirs. Le monde se lève plus haut, comme sur les échasses des bergers de Gascogne. Mais c’est moi qu’on tond, doucement. Et ce qui tombe, ce sont des boucles, de l’enfance, des murmures de mon mémé. Je ressens une piqûre au cou. Le tissu gratte, la nuque pleure. On me dit que je suis beau ainsi. Mais moi, je sens qu’on m’a ôté quelque chose que je ne retrouverai jamais.
Papa rit, paie, prend la mèche enrubannée de vert que le coiffeur a gardée. Il sait qu’il a osé. Que Maman ne pardonnera qu’à moitié. Et elle crie, bien sûr. Elle est enceinte de ma sœur, fragile et fatiguée. Et pourtant, elle prend la mèche, la range dans son petit coffre. Elle aussi sait que quelque chose s’est passé, quelque chose d’irrévocable.
Ce jour-là, je suis allé pour la première fois chez le coiffeur. J’avais quatre ans. C’était un vendredi, jour de Vénus. Il faisait beau sur les routes d’Auvergne.
Haïku
Vendredi matin,
le vent souffle mes boucles —
quatre ans sans retour.
Tanka
Boucles envolées
Dans la lumière d’été.
Ma mère s’écrie
Et dans son coffre secret
Dort mon enfance tondue.
Sonnet sonné
Vendredi de juillet, le soleil au mitan,
Je marchais fier, guidé par le rire de mon père.
Quatre ans tout juste et déjà le temps m’était sévère —
Un homme aux doigts précis tranchait mes cheveux longs.
Dans le salon d’hommes, j’appris qu’on devenait
Quelqu’un d’autre en silence, sur une planche haute.
Je vis tomber les boucles, le monde eut un autre goût —
Celui d’une enfance qu’on plie sans regretter.
À la maison, Maman cria, son ventre rond
Portait ma sœur, elle sentit ce qui s’était défait :
Le lien d’avant, l’enfant d’hier, le doux abandon.
Dans son petit coffret, elle rangea le secret.
Et depuis ce matin de l’année soixante-six,
Je marche nuque nue, sous le ciel des prémices.
❤️❤️❤️😘