Du Roi Lebannen à Macron, en mode Mentat

À la lecture d’un passage du Vent d’ailleurs d’Ursula K. Le Guin, quelque chose en moi a basculé. Mon esprit s’est mué en mentat — comme dans Dune — décortiquant les flux invisibles derrière les mots, les stratégies sous-jacentes à la douceur. Et là, surgit la politique. Pas celle des partis, mais celle des forces lentes, des volontés cachées, des empires intérieurs. Voici donc le texte déclencheur :

« Tous ces conseillers étaient désignés par le roi. Au bout de deux ou trois ans, il leur demandait de le servir à nouveau, ou il les renvoyait chez eux avec sa gratitude et son respect, et il les remplaçait. Toutes les lois et impôts, toutes les affaires amenées devant le trône, le roi en discutait avec eux et recueillait leurs avis ensuite sur sa proposition, et ce n’est qu’avec l’approbation de la majorité que celle-ci était entérinée. Il y avait ceux qui disaient que le conseil n’était rien d’autre qu’une assemblée de marionnettes et de jouets dans les mains du roi, et il aurait effectivement pu en être ainsi. Généralement, lorsqu’il argumentait, le roi emportait la décision. Il lui arrivait souvent de ne pas exprimer d’opinion et de laisser le conseil décider. Beaucoup de conseillers avaient constaté que lorsqu’ils avaient suffisamment de faits pour étayer leur opposition et qu’ils présentaient de solides arguments, ils arrivaient alors à convaincre les autres, et même le roi. C’est ainsi que les débats menés dans les différentes structures et commissions spéciales du conseil étaient souvent très animés, et que même en session plénière, le roi avait plusieurs fois rencontré une opposition, affronté des argumentations, et s’était retrouvé en minorité. C’était un excellent diplomate, mais un médiocre politicien. Il trouvait que son Conseil le servait admirablement, et les gens de pouvoir en étaient venus à le respecter. Les gens du commun s’y intéressaient peu. Ils concentraient leurs espoirs et leur attention sur la personne du roi. »

Dans cette page de Le vent d’ailleurs, Ursula K. Le Guin brosse le portrait d’un monarque qui se veut lumière pour son peuple ; mais c’est une lumière qui aveugle plus qu’elle n’éclaire la cité. À y regarder de près, chaque trait du dispositif politique décrit creuse la distance entre le pouvoir et le commun, et fait vaciller l’idée même de démocratie.

  1. Le conseil, simple émanation de la volonté royale

« Tous ces conseillers étaient désignés par le roi ». Dès l’ouverture, l’autrice signale que la source du pouvoir n’est pas la collectivité, mais la personne même du souverain ; le conseil n’est qu’une emanatio de sa grâce. En démocratie, l’instance délibérative procède du suffrage, c’est-à-dire d’un acte où le peuple se donne à lui-même des représentants. Ici, il n’y a ni élection, ni mandat, mais un choix unilatéral suivi d’un congé tout aussi unilatéral : « il les renvoyait chez eux ». Cette précarité institutionnelle imprime aux conseillers une docilité structurelle ; ils ne tiennent leur siège que du bon vouloir royal. La délibération commence déjà viciée : celui qui nomme et révoque est aussi celui qui écoute — ou non.

  1. La majorité captive

On pourrait objecter que le texte mentionne un vote : « ce n’est qu’avec l’approbation de la majorité que la proposition était entérinée ». Mais cette majorité siège à la table du roi, non à celle du peuple. Elle est un miroir que le souverain a lui-même placé devant son visage ; il peut à loisir changer la glace ou l’orienter ailleurs. La souveraineté populaire se mesure à l’origine des voix, non à leur simple comptage. Ici, la « majorité » est une armée rangée que commande l’une de ses propres recrues ; le consentement est circulaire, jamais transcendant.

  1. L’omniprésence discrète du prince

Le Guin souligne la subtilité du pouvoir : « il lui arrivait souvent de ne pas exprimer d’opinion et de laisser le conseil décider ». Cette abstention stratégique donne l’apparence d’un partage du pouvoir, mais elle n’est qu’un voile : le roi demeure l’unique instance d’initiative législative — « toutes les affaires amenées devant le trône ». Même silencieux, il fixe l’ordre du jour et, s’il le souhaite, tranche in fine. Nous sommes dans le royaume de l’autorité, non dans celui du pouvoir partagé.

  1. Le peuple relégué au hors-champ

La phrase clef tombe, lourde : « Les gens du commun s’y intéressaient peu. Ils concentraient leurs espoirs et leur attention sur la personne du roi. » L’indifférence populaire n’est pas innocente ; elle est la conséquence d’une structure qui ne leur offre ni droit d’initiative, ni espace de contrôle. Le roi absorbe l’imaginaire civique ; la foule, privée d’instruments politiques, se tourne vers le père symbolique — figure tutélaire mais aussi tuteur qui cantonne. Dans une démocratie, le peuple se veut peuple, c’est-à-dire sujet collectif ; ici, il reste spectateur, confiant son avenir à l’astre solitaire qui trône.

  1. Le despotisme éclairé, impasse de la liberté

Le despote éclairé, fût-il vertueux, nie la maxime qui vous est chère : « Sororité, Égalité permettront alors la liberté ». L’égalité des voix, préalable à toute soro-fraternité civique, fait défaut ; la liberté cesse d’être « vouloir ce que je fais » pour redevenir l’antique « faire ce que l’on me permet ». Or la volonté authentique naît du dialogue entre égaux. Tant que la loi descend d’un seul, même policée, elle demeure une faveur accordée, non l’expression d’une volonté générale.

Ainsi, sous la douceur des formes, Le Guin dévoile une mécanique implacable : le roi concentre la nomination, l’agenda, parfois même le silence stratégique qui oriente la décision. La « majorité » n’est qu’une ombre portée ; le peuple, muet, patiente au dehors. La démocratie ne peut s’enraciner dans un sol où la semence du pouvoir reste monopole d’un seul. On peut admirer l’intelligence du despote ; on doit dénoncer la structure qui, par nature, exclut la liberté politique.

Un parallèle Mentat

Le portrait esquissé par Ursula K. Le Guin dans Le Vent d’ailleurs d’un roi éclairé mais entouré de marionnettes, pourrait bien trouver son reflet contemporain — et troublant — dans la manière dont Emmanuel Macron a exercé le pouvoir depuis 2017. Il ne s’agit pas ici de comparer un roman de fiction à la lettre de la Constitution de la Cinquième République, mais de montrer comment, dans les faits, sous des habits démocratiques, peut s’installer un pouvoir monarchique moderne, centralisé, vertical, fondé sur une personnalisation du pouvoir, une mise à l’écart des corps intermédiaires et un mépris constant de la conflictualité démocratique.

  1. Une majorité construite sur mesure, nommée plutôt qu’élue

Comme le roi de Le Guin qui désigne ses conseillers, Emmanuel Macron a façonné une majorité parlementaire à son image, en dehors des partis traditionnels, faite d’inconnus propulsés à l’Assemblée sans enracinement local, ni mandat militant, ni poids idéologique fort. Beaucoup ont été choisis pour leur obéissance ou leur inexpérience.
Cette majorité, bien que formellement élue, n’a pas émergé d’un mouvement populaire profond, mais d’un moment d’hébétude démocratique après l’effondrement des partis de gouvernement. Elle a fonctionné comme un conseil du roi : avalisant la parole présidentielle, se pliant sans grande résistance à ses choix, quand bien même ceux-ci heurtaient les colères du pays.

  1. Un mépris des contre-pouvoirs et une obsession du « en même temps »

Le despote éclairé se donne parfois l’apparence du débat, de la nuance, de l’ouverture. C’est le « en même temps » macronien. Mais comme dans le texte de Le Guin, ce « débat » est en réalité un théâtre contrôlé, où les dés sont pipés. Les conventions citoyennes (climat, fin de vie) n’ont abouti à rien de ce qu’elles proposaient réellement. Le Parlement a été contourné par 49.3 à de multiples reprises ; les syndicats méprisés ou accusés de bloquer le pays ; les journalistes écartés ou mis en accusation, les manifestations pacifiques parfois brutalement réprimées.

Ce n’est pas la délibération qui guide le pouvoir, mais une conception technocratique, souvent hors-sol, de la décision politique. Le président décide d’un cap — surtout d’inspiration néolibérale — puis charge ses ministres et son « conseil » de le mettre en œuvre, sans que le débat citoyen ne puisse réellement infléchir la direction.

  1. La verticalité du pouvoir et la personnification de l’État

Le passage de Le Guin mentionne : « les gens du commun s’y intéressaient peu. Ils concentraient leurs espoirs et leur attention sur la personne du roi ». Cette phrase résonne tragiquement avec la Vème République sous Macron. Car tout a été construit autour de sa figure : le président-communicant, le président-philosophe, le président-instituteur, le président-diplomate. Ministre de tout, et responsable de rien, il est l’alpha et l’oméga de la politique française.

Les ministres changent sans que rien ne change, les premiers ministres sont effacés, les députés godillots, les syndicats marginalisés. Même les préfets sont sommés de servir de courroies de transmission. Il y a bien des contre-pouvoirs institutionnels, mais Macron les a systématiquement dévalorisés ou ignorés.

  1. Le peuple relégué au rang de spectateur impuissant

Comme chez Le Guin, les masses ne sont pas appelées à penser ou agir politiquement, mais à observer, s’indigner ou applaudir. Le grand débat national, les consultations multiples, les promesses de dialogue n’ont été que des mises en scène : lorsque la réforme des retraites est imposée sans vote, malgré des mois de grèves, de mobilisations, de sondages défavorables, la fiction démocratique vacille. Le pouvoir est alors nu.

Et que dire de la gestion de la crise sanitaire, où les décisions étaient prises dans un huis clos technocratique, dans le mépris des élus locaux et du Parlement ? Ou de la réforme de l’assurance-chômage, imposée par décret contre l’avis de tous les partenaires sociaux ?

  1. Le despote éclairé ou le roi sans visage

Emmanuel Macron, comme le roi du conte, se veut éclairé. Il lit, il cite, il disserte, il séduit les élites intellectuelles. Mais derrière cette posture, il agit avec la brutalité d’un pouvoir sans entrave réelle, tout en niant sa violence. Il gouverne comme un monarque postmoderne, sans couronne mais avec Jupiter comme totem. Il prétend représenter la rationalité contre les passions, le progrès contre l’archaïsme, l’universel contre les identités… mais dans les faits, il gouverne par-dessus la République, au nom d’une vision qui n’admet pas de contradiction.

Conclusion : une démocratie sans peuple

Le modèle macronien, à l’instar du roi d’Ursula K. Le Guin, conserve les formes du débat, mais vide les institutions de leur substance démocratique. Il transforme les représentants en conseillers nommés, les délibérations en consultations sans portée, et le peuple en spectateur désabusé, parfois résigné, parfois en colère. Le roi se veut éclairé, mais son règne étouffe le souffle populaire. Et sans ce souffle, il n’y a ni sororité, ni égalité — donc aucune liberté. Et pas sur que ce monarque là soit du niveau de celui de madame Le Guin.

Haïku

Sous l’or du palais,
le peuple hurle en silence —
le roi parle seul.

Tanka

Il tend son sceptre
vers la foule sans visage,
promet le débat.
Mais c’est sa voix qu’on entend,
et le peuple qui s’éteint.

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