Je suis assis là, sur le banc devant l’église. Il fait bon, pas froid, pas chaud. Je regarde les marches, les pigeons. Les gens passent, certains entrent, d’autres sortent. Il n’y a pas de messe aujourd’hui. Juste le silence, et le clocher qui sonne toutes les demi-heures. Je ne sais pas exactement ce que je fais là. Mais je m’y sens bien. Je sais ici qu’il existe les cinq genres des Cherokees : Homme, Femme, Deux Esprits – homme, Deux Esprits – femme, genre fluide, je ne pense ici qu’au seul genre homme, le mien.
Je pense à cette question que j’ai en tête depuis quelque temps. Je suis un homme, catholique, cisgenre, j’ai été élevé dans la foi par ma mère, dans un cadre plutôt stable par mon père. Et je ne me sens pas brisé dans ma masculinité. Pas menacé. Pas privé de quelque chose. Je ne ressens pas ce besoin de me rattacher à une virilité perdue ou affaiblie. Pourtant, je vois beaucoup d’hommes autour de moi, souvent chrétiens, parler de « retrouver leur virilité », comme si on leur avait volé quelque chose. Ils rejoignent des groupes, des retraites, des rassemblements autour du masculin blessé. Moi, je ne comprends pas bien. Je ne dis pas qu’ils ont tort. Je me demande juste pourquoi moi, je ne ressens pas cela. Je crois que j’ai toujours pensé que la force d’un homme, du mâle humain ne se mesure pas dans le pouvoir, ni dans le contrôle, mais dans sa manière d’aimer, d’être présent, d’être juste. Et dans l’Évangile, je n’ai jamais vu Jésus imposer une image rigide de l’homme. Il parle du Père, oui, mais aussi de la tendresse, du soin, de la vulnérabilité. Il pleure. Il se laisse toucher. Il guérit. Il écoute. Il meurt sans se défendre. Je ne vois rien là-dedans qui soit incompatible avec une manière d’être homme. Peut-être que ceux qui cherchent cette virilité perdue ont surtout peur d’un monde qui change.
Et ce monde, justement, il est dur à regarder en face. Je pense à Gaza. À ce qui s’y passe en ce moment. Aux bombardements, aux enfants morts, aux cris qu’on n’entend pas. Et je pense aussi à la manière dont l’Occident regarde ça. Ou plutôt ne le regarde pas. Le silence. Les justifications. La gêne. Comme si on ne savait plus très bien qui est la victime, qui est le bourreau. On finit par dire que c’est trop compliqué. Et on détourne les yeux. Moi, je ne défends pas les régimes. Ni la république théocratique islamique, ni le Hamas, ni celui abjecte de Netanyahu. Je ne crois pas que la violence donne raison à personne. Mais je vois les gens. Je vois les femmes, les enfants, les vieillards. Je vois les corps écrasés, les maisons rasées, les regards perdus. Et je me dis qu’un peuple peut changer. Qu’un peuple peut se relever. Mais pas sous les bombes. Pas dans l’humiliation. Pas dans la destruction. Ce n’est pas aux États-Unis, ni à Israël, ni à la France de dire à un peuple comment il doit vivre. La liberté ne vient pas par la force. Elle vient de l’intérieur. Elle met du temps. Elle a besoin qu’on la respecte.
Et peut-être que tout est lié. Cette guerre là-bas, et ici, ce retour en force du masculin blessé. Comme si le monde que certains hommes connaissaient s’effondrait. Et qu’ils avaient peur. Peur de ne plus avoir le dessus. Peur de devoir écouter. Peur de perdre leur place. Alors ils s’accrochent à des images anciennes. Le chef. Le soldat. Le père tout-puissant. Mais ce n’est plus tenable. Ce n’est plus juste. On ne peut pas aimer si on est obsédé par la peur de perdre sa position. On ne peut pas faire la paix avec soi-même si on veut toujours dominer l’autre. Moi, je crois qu’on peut être homme autrement. Pas en reniant ce que nous sommes. Mais en habitant notre manière d’être homme dans la simplicité. Être juste là. Présent. Écoutant. Aimant. Ce n’est pas une faiblesse. C’est peut-être la vraie force.
Et en vérité, peut-être que ce n’est même plus une question d’homme, de femme, ou de genre. Peut-être que cela n’a plus tellement d’importance. Ce qui compte, c’est le chemin intérieur. Celui que « Je Suis » (Jésus) nous a montré. Ce chemin qu’on marche seul, mais qui vient du souffle, de l’Esprit. Intérieur et extérieur. Invisible et pourtant réel. Quand on l’écoute, quand on s’y engage, on trouve quelque chose. Une paix. Pas une paix confortable, mais une paix vivante. Une paix qui n’a pas besoin d’écraser pour exister. Une paix qu’on peut habiter seul, et à plusieurs. Une paix qui fait de nous des nations nouvelles. Non pas des nations de drapeaux, mais des nations de vivants. Des nations faite pour expérimenter d’autres relations. Des relations vraies. Des relations justes.
Je suis toujours là, sur le banc. Je regarde l’église. Il y a une vieille dame a l’intérieur qui allume un cierge. Un enfant passe en courant. Je respire doucement. Je ne sais pas si ce que je pense est juste. Mais ça me tient droit. Ça me tient chaud. C’est assez pour aujourd’hui.
Liturgie d’un Masculin guéri
Je ne suis pas un maître.
Je suis un homme qui apprend à aimer.
Je ne suis pas un soldat.
Je suis un guerrier qui dépose les armes.
Je ne suis pas menacé par l’amour des autres.
Je suis menacé seulement quand je refuse d’aimer.
Je ne suis pas fort parce que je commande.
Je suis fort quand je tiens debout sans écraser.
Je ne suis pas le centre du monde.
Mais je peux y être un pilier.
Pas un mur, un pilier :
qui porte sans dominer,
qui veille sans posséder,
qui bénit sans retenir.
Je suis homme.
Et c’est assez.
À condition que cela soit offrande,
et non domination.
Et je pourrais être femme ou fluide, peu importe
❤️❤️❤️