Ce n’est pas plier sous le poids d’un ordre, ce n’est pas se soumettre, ce n’est pas la reddition. C’est toucher la terre pour en sentir l’écho profond, c’est effleurer l’invisible pour mieux comprendre ce qui nous traverse, ce qui nous dépasse.
Dans la messe, c’est s’anéantir devant le mystère, abandonner l’illusion du contrôle, consentir à la brèche. Ce pain, ce vin, ce corps qui s’offre dans le silence absolu… Comment tenir debout devant un tel vertige ? Le sang versé, la chair livrée, et l’homme continue d’errer, de ricaner, de croire qu’il maîtrise encore quoi que ce soit. Mais ceux qui « co-naissent », ceux qui pressentent, ceux-là fléchissent le genou, non pas en esclaves, mais en voyageurs qui ont compris que la route ne s’élève que si elle touche le sol.
Dans le kendo, s’agenouiller, c’est reconnaître l’acier du temps, la lame de l’apprentissage, les coupes portées et reçues, sans fausse grandeur. Ce n’est pas la servilité, c’est la reconnaissance des gestes qui nous précèdent, des maîtres et maitresses qui ont vécu·e·s avant nous, des combats menés sans arrogance, avec cette forme d’héritage que seuls les corps éprouvés savent transmettre. Les genoux à terre, mais l’âme droite, tendue vers ce qui est plus ancien que l’orgueil.
Et puis le Grand Canyon, cet abîme qui n’attend personne, cette mémoire de pierre où se lit l’érosion des millénaires. S’agenouiller là, c’est abandonner le ridicule de se croire immense. Devant cette plaie ouverte dans la terre, devant ces sédiments empilés comme un livre écrit bien avant l’invention du langage, l’ego se tait. Ce n’est plus le poids d’un Dieu de papier, ce n’est plus la discipline d’un art, c’est la conscience de l’infime, l’évidence de l’éphémère. Les siècles nous regardent sans nous voir. Qui oserait encore se tenir debout, les poings sur les hanches, face à cela ?
S’agenouiller, c’est avoir la décence du silence, c’est s’incliner non devant un pouvoir, mais devant une vérité qui n’a que faire des hiérarchies humaines. Les capitalo-bourgeois technophiles, eux, restent raides, incapables de plier autrement que devant l’or et la transaction. Ils ne savent plus toucher la terre, leur orgueil les maintient suspendus, déconnectés du sol, du réel, de la transcendance. Ils haïssent ceux qui s’agenouillent, car ils pressentent confusément que ce geste leur est interdit, qu’il y a là un monde qu’ils ne possèdent pas et ne posséderont jamais.
Alors, moi, je m’agenouille. Non pas par soumission, mais par liberté. Parce qu’il faut bien choisir où se tenir quand le vertige nous appelle.
Rubaiyat
À genoux, je touche l’infini du sol,
Devant la chair offerte, devant l’ombre du Golgotha.
Ni maître, ni esclave, mais un passant sans rôle,
Voyageur sans boussole, écoutant la voix du pas.
Ghazal
À genoux, le sang murmure des vérités anciennes,
Sous l’hostie, sous la pierre, sous la main qui retient.
Les siècles s’effacent sous mon corps incliné,
Le sable du canyon en silence s’épanche.
Le sabre luit, mémoire de coups et d’honneur,
Chaque combat s’ancre dans l’écho des absents.
Bourgeois figés, raides dans leur néant,
Ne savent plus plier devant l’éternité blanche.
Mais moi, poussière debout, agenouillé vivant,
Je me fonds dans le temps comme une prière franche.
Haïku
Genoux sur la terre,
L’ombre du vent, le silence,
Le vertige est là.
Merci car ton texte me propulse vers le bas en me permettant de lâcher prise sur cette sensation d un geste inscrit dans la doloris et qui était pour moi un véritable frein. Un frein très éloigné d un manque d humilité mais juste inscrit dans une vision inscrite dans ma chair d’un rejet de la doloris que s’inflige certains dans un rapport presque ordalique. Ce texte va m orienter peut être vers les premières photos missionnaires ainsi que celui qui cherche à répondre à la question : qu est ce qu être chrétien.