Café au lait croissants

(à ma mère)

Je suis 61 ans. Dans le vacarme du RER A qui m’emporte de Nation à Nanterre-Préfecture, le train freine brusquement dans son tunnel obscur. Là, dans ce mouvement soudain, mon esprit s’évade vers les hauteurs silencieuses de l’oraison Carmélite. Dans cette méditation, le visage de ma mère surgit, flottant dans les méandres du temps.

Je me souviens, 1968, quatre femmes, toutes nées en 1937, à la croisée des chemins de la vie et de la maternité. Filles de la terre, elles portaient en elles l’appel de la nature et des champs, mais aussi celui, plus secret, d’être femme, pleinement. Odette, Huguette, Alphonsine, et Simone, ma mère – des destins tissés et déchirés par les épreuves d’une époque rude et impitoyable. Leucémie, désespoir, et hôpitaux psychiatriques, des ombres qui ont éteint la lumière de leur jeunesse. Je me rappelle, petit garçon de six ans, ma sœur en avait deux.

3 ans plus tard nous étions pensionnaires à Saint-Amant-Roche-Savine. Là, loin de tout, dans l’isolement des montagnes, ma mère, sortant une fois de l’ombre de sa maladie, vint nous voir. Les autobus appelé déjà cars, veines des campagnes, battaient encore le rythme lent des jours et des saisons.

Ce mercredi, convoqués dans le bureau de l’école, l’heure du repas approchant, ma mère était là. Son regard, mélange de tristesse et d’amour, nous enveloppait. Elle nous emmena dans un petit bar du village, un havre modeste mais chaleureux. Ses mains tremblantes sortaient quelques pièces de monnaie, tout ce qu’elle avait, pour nous offrir un repas simple mais chargé d’émotions : un café au lait et des croissants. Ce jour-là, dans son geste, dans sa présence, elle était tout entière mère, déchirée par l’absence.

Le soir venu, dans le silence de ma chambre, les larmes coulaient sur mes joues d’enfant. Je pleurais sur son courage, sur l’injustice d’un monde qui blesse et oublie ses femmes, ses mères.

Aujourd’hui, à 61 ans, l’odeur du café au lait et des croissants reste ancrée en moi, un souvenir indélébile de tendresse et de résilience. Dans le train qui repart, je reprends mon oraison, une prière pour ces femmes, ces mères de la campagne de mai 68, des âmes fortes et douces, écrasées et resplendissantes sous le soleil et les orages de leur temps.

Haïku

Café, doux chagrin,
Dans le train, mère et mémoire,
Larmes d’autrefois.

Tanka

Café au lait chaud,
Croissants comme tendre étreinte,
Dans le train, souvenirs,
Mère aimante, ombre passée,
Larmes sous la lune d’antan.

Sonnet libre

Dans le RER qui glisse, je repense,
À ces jours lointains, écho d’enfance,
Ma mère, dans la lumière d’un café,
Offrait des croissants, tendre réconforté.

Elle, la paysanne de mai soixante-huit,
Portait en elle, le fardeau, le déduit,
De quatre âmes, femmes de notre terre,
Brisées, oubliées, mais mères, lumière.

Dans le tumulte du train, je voyage,
Vers ce passé, où le chagrin fait naufrage,
Où un simple repas, si doux, si mince,

Révélait l’amour, et la perte immense.
Ainsi, dans le flux de ma mémoire vive,
Je garde l’empreinte de leur âme captive.

Ce matin je prie pour ces quatre femmes

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