Un histoire populaire de la France par Gérard Noiriel

Croquis notes

Citations

A Versailles, Louis XIV appliqua systématiquement sa devise « Diviser pour Régner en maintenant l’équilibre entre les deux grandes forces dont il se méfier : l’aristocratie (noblesse de sang) et la grande bourgeoisie (noblesse de robe). Le Mot « civilisation » s’imposa alors dans notre langue pour désigner la culture classique fabriquée à Versailles, sûre de sa supériorité et qui reposait sur le modèle de la conversation.

A Versailles s’élaborèrent en effet les normes de comportement et de bon goût qui se diffusèrent au cours des siècles suivants dans toutes les couches de la société française.

Les aristocrates ayant connu le déclassement social cautionnaient ce point de vue parce qu’ils avaient gardé un fort ressentiment à l’égard d’une paysannerie qui avait acquis une partie de « leurs » terres depuis la Révolution. C’est ce regard péjoratif qu’Honoré de Balzac mit en forme littéraire dans son roman Les Paysans, écrit en 1844 (mais publié après sa mort). Il apparaît également dans le livre célèbre du comte Arthur de Gobineau, Essai sur l’inégalité des races humaines (1853). Cet ouvrage, souvent présenté comme le texte fondateur du racisme moderne, contient effectivement de nombreux développements sur l’infériorité des races « primitives » et sur le danger des métissages. Cependant, son raisonnement s’applique aussi aux paysans de France. Sur trente-six millions d’habitants, écrit-il, il y en a dix qui agissent « dans notre sphère de sociabilité » et vingt-six qui restent en dehors. « Il en va de ces masses comme de certains sauvages : au premier abord on les juge irréfléchissantes et à demi brutes parce que l’extérieur est humble et effacé », puis on constate que cette antipathie est volontaire. Ils ne sont pas méchants, mais « ils se regardent comme d’une autre espèce ».

Au lieu d’alimenter à mon tour les jugements de valeur au nom desquels se sont affrontés les partisans et les adversaires de Robespierre, je voudrais insister sur le fait que son raisonnement s’inscrivait dans le prolongement d’une réflexion déjà ancienne sur la place qu’il convenait d’accorder au droit de vote dans l’exercice de la citoyenneté. Comme l’a souligné Bernard Manin, le processus électoral n’était pas un acquis de la Révolution, puisqu’il était déjà pratiqué sous l’Ancien Régime. Le fait qu’il ait été élargi à plusieurs millions de Français apparut néanmoins comme un progrès tellement extraordinaire dans la marche vers l’égalité que le droit de vote fut très vite perçu comme un synonyme de la démocratie. Les polémiques se focalisèrent sur les discriminations établies entre les citoyens « actifs » et les autres, ce qui occulta un problème plus important, dont la philosophie des Lumières avait débattu des deux côtés de l’Atlantique bien avant la Révolution française. La procédure élective était une délégation de pouvoir qui allait à l’encontre du principe d’égalité. Elle comportait, en effet, une dimension aristocratique puisqu’elle avait pour but de choisir les « meilleurs » candidats (aristoï en grec). Aux yeux de ces philosophes, seul le tirage au sort aurait permis de respecter pleinement le principe d’égalité entre les citoyens.

Les femmes, qui avaient été elles aussi réduites au rang de « citoyens passifs », se firent également entendre en privilégiant l’action directe. À l’époque, la plupart d’entre elles n’avaient pas encore de place autonome. Elles existaient dans le cadre familial, vouées à l’entretien du ménage. Elles passaient leur journée à coudre, servir, instruire, soigner. C’est pourquoi, pendant la Révolution, elles furent surtout présentes dans les mouvements dénonçant les « accapareurs » et exigeant du pain pour le peuple. En octobre 1789, plusieurs milliers d’entre elles participèrent à la marche de Versailles pour ramener le roi à Paris. Elles manifestèrent au nom d’un « nous citoyennes » qui était déjà une manière de dénoncer la domination masculine. Le 27 février 1792, trois cents « citoyennes de Paris » déposèrent une adresse à l’Assemblée nationale pour exiger le droit de porter les armes dans les bataillons féminins. Le 6 mai 1792, à la tête d’une députation citoyenne, Pauline Léon lut à l’Assemblée législative une pétition signée par 319 femmes qui demandaient le droit d’organiser une garde nationale féminine. En mai 1793, elles créèrent une Société des citoyennes républicaines révolutionnaires. Les femmes jouèrent aussi un rôle actif dans les sociétés populaires. À Paris, une tribune fut installée dans la quasi-totalité des quarante-huit sections de la ville pour leur permettre de suivre les assemblées générales. Elles y intervenaient fréquemment pour présenter leurs doléances. Cette intégration au sein du mouvement social favorisa grandement la fusion des points de vue. Ces femmes partageaient les valeurs et la culture des sans-culottes qu’elles avaient contribuées à forger; leur égalitarisme partageux, leur attachement à la notion de souveraineté populaire, leur volonté de contrôle des élus et des fonctionnaires publics.
Toutefois, les femmes ne pouvaient pas adhérer complète-ment au discours des sans-culottes quand ceux-ci exaltaient la virilité comme l’une des composantes centrales de la citoyenneté.

Alfred Mézières, professeur à la faculté des lettres de Paris, publia ces lignes quelques mois avant la Commune de Paris, la plus puissante révolution populaire que la France ait connue depuis 1789. Preuve que les intellectuels, malgré leurs ambitions, sont bien incapables de prédire l’avenir, ce que le vingtième siècle confirmera, hélas, à de multiples reprises.
C’était la troisième fois, depuis 1830, qu’une révolution éclatait à Paris, en prenant les élites par surprise. Les dirigeants républicains, à peine revenus au pouvoir, se chargèrent de réprimer dans le sang ce soulèvement populaire, comme leurs prédécesseurs l’avaient fait en juin 1848.

Un clivage très net se produisit alors entre les syndicalistes réformistes, qui dirigeaient la CGT attachée à l’Union sacrée, et les révolutionnaires. Ces derniers étaient particulièrement nombreux dans les nouvelles usines de la banlieue parisienne. Malgré leur isolement, ils jouèrent un rôle essentiel dans les grèves qui culminèrent en mai 1920. Le mouvement fut un échec car il fut à nouveau écrasé par un homme de gauche passé à droite. Alexandre Millerand, devenu chef du gouvernement, décréta la réquisition des chemins de fer et fit appel à l’armée ainsi qu’aux élèves des grandes écoles et aux « citoyens de bonne volonté » pour remplacer les grévistes. Les patrons des compagnies de chemin de fer participèrent avec enthousiasme à cette mobilisation citoyenne en révoquant quinze mille cheminots. Le 22 mai 1920, la CGT fut contrainte de demander à ses troupes de reprendre le travail. Le mouvement syndical ne se remit pas de cet échec. Ses effectifs chutèrent de deux millions à six cent mille adhérents.

Dans le Nord et dans l’Est, la substitution d’une classe ouvrière à une autre eut pour effet d’anéantir les traditions et la mémoire populaires. L’écrivain Georges Navel, issu du monde des ouvriers-paysans lorrains qui composaient la plus grande partie de l’effectif de l’usine sidérurgique de Pont-à-Mousson, a raconté que, jusqu’en 1914, tout le monde dans son village se souvenait des puissantes grèves de 1905, car elles avaient secoué toute la société des « hommes du fer », comme les a appelés Serge Bonnet. La solidarité de la communauté locale s’exerçait encore vis-à-vis de ceux qui avaient perdu leur place à l’usine pour avoir osé défier le pouvoir des maîtres de forges. Mais le village fut détruit dès le début de la guerre et les habitants durent fuir vers d’autres régions de France. Beaucoup d’entre eux ne revinrent jamais dans leur Lorraine natale. La paix revenue, les maîtres de forges profitèrent des possibilités offertes par la reconstruction pour engager un puissant mouvement de mécanisation du travail qui décupla la production des tuyaux.

Comme l’a montré Christophe Charle, la IIIe République fut incapable de créer un moule social et éducatif commun aux différentes élites, creuset qui fit la force de l’establishment conservateur britannique, ce qui facilita les compromis entre ses différentes composantes. Les gouvernants, issus pour la plupart des grandes écoles, bloquèrent les velléités de réformes pour ne pas perdre le monopole de la formation des élites. Ce raidissement fut un facteur important dans les bouleversements politiques qui se produisirent en France au cours des années 1930.

Néanmoins, comme cela avait déjà été le cas avec le POF de Jules Guesde un demi-siècle plus tôt, l’irruption d’un parti marxiste dans le champ politique français provoqua une nette démocratisation de la représentation nationale. La nouvelle Chambre des députés comptait en effet cinquante-six ouvriers, trente-trois instituteurs, trente-trois employés, seize petits fonctionnaires, douze cadres et trente-deux commerçants. L’année précédente, 22 % des maires élus dans les grandes villes étaient ouvriers ou employés.

Bernard-Henri Lévy, Pascal Bruckner, Alain Finkielkraut, Maurice Clavel, André Glucksmann, engagés à des degrés divers dans le mouvement post-soixante-huitard, maoïstes pour les trois derniers, oublièrent très vite le prolétariat et la contestation se transforma en apologie du libéralisme. Ils incarnèrent dès lors un nouveau type d’intellectuels, consacrés par les médias avant d’avoir fait leurs preuves dans le monde savant. Le triomphe de la droite libérale, incarnée par Valéry Giscard d’Estaing, et la formidable campagne de promotion de L’Archipel du goulag, le livre-témoignage d’Alexandre Soljenitsyne sur ses passées dans les camps staliniens, furent les deux événements qui préparèrent la consécration médiatique des « philosophes ».
Dans sa Lettre ouverte d ceux qui sont passés du nouveaux col Mao au Rotary, parue en 1986, Guy Hocquenghem dénonça cette nouvelle « trahison des clercs » qui posait toute une partie de l’élite gauchiste à rejoindre les cercles du pouvoir (qu’il soit de droite ou de gauche). Serge Halimi dans Les Nouveaux Chiens de garde et Daniel Lindenberg ont montré le rôle essentiel que ces intellectuels avaient joué, au cours des décennies suivantes, dans la réhabilitation de la pensée conservatrice en France.

L ‘ « économie de l’enrichissement » a été impulsée par la gauche au début des années 1980, comme un ultime écho des aspirations de Mai 68. Elle a été relayée par les collectivités locales et grâce à des dispositifs associant des acteurs en charge des questions urbaines, sociales, environnementales, etc. Les associations culturelles ont joué un rôle essentiel dans cette dynamique qui a permis la valorisation des produits régionaux, du patrimoine local, des vieilles demeures et des vieilles coutumes. Quand les perspectives de profit se sont concrétisées, les initiatives qu’avaient développées les « gens d’en bas » ont été appropriées par les « gens d’en haut », notamment grâce à la multiplication des partenariats public-privé.

Outre la progression fulgurante de l’intérim le chantage à l’emploi a permis de durcir les conditions d’embauche. La notion d’« inemployabilité » s’est imposée pour écarter les candidats qui semblaient les moins dociles ou les moins performants : les travailleurs âgés et les jeunes issus de l’immigration ont été les principales victimes de ces discriminations. Ceux qui ont eu « la chance » d’être embauchés font aujourd’hui l’objet d’un suivi constant. Chaque salarié a un dossier où sont consignées les observations de ses supérieurs hiérarchiques. Il doit subir un entretien annuel d’évaluation et s’il n’atteint pas les objectifs qui lui ont été fixés, il risque le licenciement. Ces techniques d’embauche et d’évaluation sont ressenties, surtout par les jeunes, comme des relations de pouvoir particulièrement humiliantes, contre lesquelles ils ne peuvent rien.

L’ethnicisation du discours social fut illustrée par l’irruption du mot « beur » (arabe en « verlan »). Présenté comme un terme appartenant au vocabulaire des jeunes de banlieue, ce mot fut en réalité, inventé, et popularisé par le quotidien Libération, comme un équivalent de « black », dans sa rubrique culturelle.

Sans pouvoir reprendre ici des analyses que j’ai développées dans d’autres ouvrages, je rappellerai simplement que, dès le milieu des années 1980, c’est sur ce terrain des origines que s’affrontèrent la droite et la gauche. Les socialistes mobilisèrent les milieux culturels pour promouvoir une image positive du « beur ». Ce fut l’une des missions confiées à Canal +, la première chaîne de télévision privée, lancée le 4 novembre 1984. La mode, le théâtre, la littérature, la radio, le cinéma, conjuguèrent leurs efforts pour rendre ce nouveau personnage sympathique. La marche pour l’égalité, organisée à la fin de l’année 1983 par des jeunes désireux de combattre les discriminations dont ils étaient victimes, fut rebaptisée « Marche des Beurs ». Dans le même temps, les socialistes tentèrent d’exploiter la fait-diversion du racisme en créant le mouvement SOS-Racisme incarné par Harlem Désir.
La droite nationale-sécuritaire répondit à cette offensive en établissant la connexion entre le péril islamiste et « les jeunes immigrés maghrébins » des banlieues. Yvan Gastaut a décrit en détail, dans sa thèse, les étapes successives qui ont permis à la droite d’imposer son hégémonie dans cette lutte identitaire. Dès le mois de septembre 1983, Le Figaro commença à affirmer que l’assimilation des nouveaux immigrants ne se ferait pas comme celle des Italiens et des Polonais, parce que leur « origine culturelle » n’était pas la même. Au même moment (juillet 1983), Minute, un journal d’extrême droite, publia une caricature présentant Marianne en tchador, explicitant ainsi ce que la droite républicaine n’osait pas encore affirmer publiquement quand elle évoquait les « origines culturelles » des enfants d’immigrés.

En 1990-1991, l’intervention des forces occidentales en Irak fut l’occasion de réactiver le vieux discours suspectant la loyauté des immigrés issus des pays « ennemis ». Sauf que désormais ce n’était plus la nationalité qui était privilégiée pour mettre en cause le « sentiment d’appartenance », mais la religion musulmane. Comme la question de l’Islam fut constamment mise au centre de l’actualité, les socialistes ne cessèrent de reculer sur ce terrain. Après les débuts de « l’affaire du voile », l’attentat de juillet 1995 à la station RER de Saint-Michel, perpétré par un jeune d’origine algérienne, contraignit la gauche à abandonner la promotion des « beurs » pour poursuivre le combat identitaire en se repliant sur le terrain jugé plus consensuel de la laïcité.

Voilà ce que j’ai lu, un Indispensable

Parcourir l’histoire du XIIIème siècle jusqu’à aujourd’hui sans attribuer la marche de l’histoire aux Grands Hommes mais seulement en portant le projecteur sur les classes populaires, était un pari très Risqué.

Et c’est une réussite totale.

Je me suis donc retrouvé à parcourir ces 7 siècles d’histoire de la France, a travers les petites gens, les gens de peu, les « rien ». On en ressort, grandis, fortifié, plus intelligent, plus ouvert et plus noble.

Nous ne venons pas de nulle part et nos vies ont du sens. Nos relations se sont enrichies de milles détails, de milles faon de vivre et il existe un lien ténu entre le croquant du 18ème siècle et les ouvriers promouvant le théâtre de Jean Villars.

A la lecture de cette belle somme on comprend les gilets jaunes et les peurs, les frayeurs de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie. On peut également à travers cette lecture entrevoir des possibilités de rédemption, qui ne viendra d’aucun Grand Homme mais de nous, humains (femmes et hommes) vivant en notre temps et léguant un horizon à ceux qui viennent après nous.

Lecture INDISPENSABLE !

Amen

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