Et la pluie vient.
Et la pluie tombe.
Et la pluie recommence, inlassable, indestructible, inévitable.
Elle ne demande pas la permission aux puissants, ni le consentement des peuples distraits. Elle s’invite. Elle s’impose. Elle baptise. Elle lave les villes de leurs fumées, les consciences de leur poussière, les âmes de leur arrogance.
Et pourtant, nous grimaçons. Nous fuyons. Nous tirons nos capuches, nos parapluies, nos toits artificiels. Comme si le Ciel nous offensait en nous visitant. Comme si cette pluie, don des hauteurs, bénédiction liquide, n’était plus qu’un désagrément météo.
Et pourtant.
Chaque goutte est une parole.
Chaque goutte est un miracle.
Chaque goutte est un commencement.
Il pleut, disait mon amie japonaise shintoïste, il pleut, les kamis sont contents. Et je crois qu’elle avait raison, profondément raison. Car la pluie, c’est la joie du monde. C’est la chair du ciel qui se souvient qu’elle aime la terre. Ce sont les noces anciennes de l’eau et du sol, la tendresse du nuage pour la racine, le baiser de la mer revenue vers son origine.
Je me souviens de la vidéo de cette petite fille, découverte de la pluie : son rire, son visage levé, son étonnement pur. Elle ne savait pas encore que les adultes, un jour, appelleraient cela mauvais temps. Elle riait parce que le monde la touchait. Parce qu’elle entrait, de tout son corps, dans le grand cercle du vivant. Et dans ce rire enfantin, c’était le rire même de la Création, le rire premier, celui du matin de la Genèse, celui de la lumière qui jaillit et dit : c’est bon.
Mais nous, les « nodernes », nous avons oublié d’écouter la pluie.
Nous avons remplacé les saisons par des bulletins.
Nous avons troqué la gratitude contre l’agacement.
Nous avons perdu le sens du don, du rythme, de la lenteur.
Et la pluie, autrefois reçue comme bénédiction, devient aujourd’hui un obstacle à nos agendas. Elle dérange nos plans. Elle salit nos trottoirs. Elle mouille nos certitudes.
Et pourtant, il faudrait tomber à genoux devant elle.
Car la pluie, c’est le dernier sermon d’Abbama à ce monde incrédule et sans confiance. Elle ne parle pas, mais elle insiste. Elle répète sans cesse : « Je viens pour nourrir, je viens pour guérir, je viens pour laver. » Elle descend sur le juste et sur l’injuste, sur les jardins et sur les prisons, sur les toits des riches et les tentes des exilé·e·s. Elle ne choisit pas. Elle ne juge pas. Elle donne. Toujours. Entièrement. Jusqu’à s’effacer.
Et voyez comme elle est humble ! Elle tombe et disparaît. Elle ne garde rien d’elle-même. Elle féconde, puis s’oublie. Comme la Parole d’Abbama qui, selon Isaïe, « ne retourne pas sans avoir accompli son œuvre ». La pluie, c’est la liturgie secrète de la nature : le geste eucharistique du ciel vers la terre.
Et chaque goutte qui touche notre front est un rappel du baptême pour un chrétien.
Chaque ruissellement est une absolution.
Chaque averse est un recommencement.
Oui, quand il pleut, je voudrais pouvoir dire : le ciel s’ouvre, l’Esprit descend.
Je voudrais sentir cette voix : Celui-ci est mon enfant bien-aimé.
Je voudrais, comme Saint François, bénir la pluie, sœur Eau, humble et précieuse, douce et forte, pure et chaste.
Mais il faut une foi d’enfant pour accueillir ce mystère, une foi nue, sans parapluie, sans prétexte.
Car aimer la pluie, c’est croire encore que le monde peut être lavé.
Et croire cela, aujourd’hui, c’est déjà un acte de résistance.
Et peut-être même, un acte d’amour.
Haïku
Sous la pluie d’automne,
le monde lave ses fautes;
Dieuxe pleure et rit.
Tanka
Chaque goutte chante,
l’eau bénit les corps tremblants,
terre reconnaissante.
Sous la bruine, un pardon naît,
et la vie reprend racine.
Louange à sœur Eau
Elle descend du ciel, douce et souveraine,
Sur nos toits gris, nos champs et nos déserts,
Effaçant la poussière et la rengaine,
Des hommes fous qui craignent l’univers.
Dans son passage, les pierres se souviennent,
Des temps anciens où la mer était sœur,
Où les arbres priaient, où les rivières saignaient,
D’amour pour le vent, d’amour pour la lueur.
Mais nous, les orgueilleux, les insensés,
Nous fuyons la pluie comme la parole,
Craignant de voir nos masques renversés.
Pourtant, sous l’eau, tout renaît, tout s’envole :
Quand le ciel pleure, la terre est consolée.
Et Abbama rit dans l’éclat des rosées.