Le dernier pas n’existe jamais, seul existe le premier pas du commencement.
Je suis parti le cœur en veille, l’âme en tension douce, la veille du passage, la veille du saut, la veille de l’épreuve. Non pas une épreuve au sens du défi, non pas cette manière brutale de juger le mérite, mais cette épreuve comme on dit d’un feu — l’épreuve du feu qui ne détruit pas, mais qui révèle, qui éclaire, qui purifie, qui grave.
Depuis février, j’étais entré dans ce tunnel. Ce long couloir intérieur, ce boyau d’attention, d’humilité, de retour à l’essentiel. Ce n’était pas ma première tentative. Bruxelles fut une première tentative — ou plutôt, un seuil. Depuis, j’avais écouté, j’avais observé, j’avais offert. Trois semaines avec mes frères d’armes, mes ami·e·s d’âme : Olivier, Philippe, Stéphane. Et toustes les débutant·e·s, qui m’avaient rendu l’élan brut, ce souffle de vie dans le shinaï, cette joie de chaque instant, de chaque pas vers l’avant.
Avec Yukiko, blessée mais présente, nous avons quitté Paris, traversé la terre des plaines et des digues pour atteindre Leiden. Une ville de paix, ancienne, bâtie pour le vent et les songes. Le matin du passage, le monde était silence. Pas de panique. Pas d’orgueil. Une simple avancée.
Je suis devenu un numéro. Ce jour-là, j’ai été le 643. Non plus un nom. Non plus un passé. Non plus une histoire. Juste trois chiffres, collé sur le tare. Le nombre de cellui qui va entrer dans le silence pour y faire surgir son trait de lumière. Tai Shiai. Le combat de présentation. Deux combats. 642, 644. Frères de circonstance. Compagnonnes d’ascèse.
Le kiai est monté sans effort. Il m’a traversé. Il a soulevé ma cage thoracique et a poussé mes pas. Je n’étais pas seul. Je portais en moi tous les regards, tous les conseils, toutes les sueurs, toutes les blessures. Je portais Guy, je portais mes ami·e·s, je portais l’Esprit. Ce n’était pas une performance. C’était un chant. Un chant donné avec le corps.
Deux combats. Quatre assauts à chaque fois. Le shinai a frappé, net. Men. Kote. Do. Kaeshi Men. Et ce dernier Men, haut, puissant, qui a coupé le silence du lieu. Le silence du doute.
Une heure d’attente.
Et mon chiffre : 643. Affiché. Confirmé.
Je pleure.
Alors vient la seconde étape. Les Kata. La forme. Le souffle contenu. Le souffle transmis.
Mon partenaire est suédois. Plus jeune. Blessé. Mais présent. Ensemble, nous avançons dans les dix Kata. Dans la respiration juste. Dans la conscience des appuis. Nous ajustons nos corps. Nos limites deviennent danse. Nos gestes se répondent comme des vers d’un même poème.
Puis l’annonce : nous avons franchi la porte.
Mais ce n’est pas un grade. Ce n’est pas un sommet. Ce n’est pas une fin. Ce n’est même pas une couronne.
C’est une clef.
La clef du sixième Dan. Elle ouvre non pas une salle d’honneur, mais un corridor plus profond. Une nouvelle pièce de travail, d’écoute, de fragilité et d’offrande la salle du 7.
J’ai soixante-deux ans. J’ai franchi cette porte après la seconde tentative. Je ne suis pas devenu autre. Je suis retourné à celui que j’étais à mon premier pas. J’ai simplement effleuré la lumière d’un instant. Ce n’est pas un aboutissement. C’est un commencement.
Je rends grâce à Dieuxe, souffle et feu mêlés, d’avoir accompagné ce voyage. Je rends grâce à mes ami·e·s. À leurs paroles. À leurs silences. À leurs regards. À leurs frappes. Je rends grâce aux débutant·e·s, aux jeunes pousses, au printemps des shinaï.
Et ma dernière pensée va à Guy.
Il n’était pas là.
Mais je l’ai senti, juste derrière moi, dans le pas qui précède le mien.
Il m’a offert le vide. Il m’a offert la présence.
Haïku
Dans l’ombre du bois
un shinaï trace l’aurore –
le souffle est lumière.
Tanka
À l’aube du corps
le sabre fend le silence
sans haine, sans peur.
Le cœur avance en prière
vers l’éclair de la présence.
Sonnet
C’est un simple matin, un jour comme les autres,
Et pourtant le ciel penche un peu plus vers la terre.
Le keikogi serré, la main cherche à se taire,
Le cœur bat le tambour que les shinaï redoutent.
Le chiffre me recouvre, et le nom s’efface,
Je deviens 643, je deviens transparence.
Un pas, puis un second, sans bruit, sans apparence,
Mais l’esprit est dressé comme une haute place.
Les tai shiai furent don, le kata fut semence,
Là où l’on ne juge pas, là où tout recommence.
Là où l’on s’incline, non pour céder mais voir.
Et le shinaï s’éteint dans un souffle d’espoir,
Le bois, la sueur, la paix, et la révérence :
Le kendo n’est qu’amour, et l’amour, présence.

La Percée d’Osho.
Ton kiai a projeté ton âme dans un espace où subsiste la trace de l’amour. 🙏🕊️🔥
Ces poèmes naissent dans la même temporalité que tes pas dans le dojo, foulé ce lundi —
ni avant, ni après.
Ils sont le prolongement de ton kiai,
un même don,
jailli du même feu.
Je t’embrasse fort, mon frère.