(ou comment un lion finit par bêler pour mendier l’amour des moutons)
Ah, ce lion ! Ce grand fauve castré dès la naissance par la voix pâteuse d’un père qui croyait au mérite républicain et aux vertus de la propriété. Par la main gantée d’une mère qui rangeait le monde dans des tiroirs bien étiquetés : les bons, les mauvais, les sauvés, les perdus.
Tu as grandi dans un village où même les rêves portaient des colliers. On t’a appris la pudeur comme on apprend à serrer les fesses. Le monde, l’école t’a murmuré : « ne dérange pas, tais-toi, fais bonne figure. »
Alors tu as mis, tant bien que mal, les habits qu’on t’a tendus. Tu as pris la voix blanche des salons où l’on cause. Tu as trahi tes rages d’enfant, tes fulgurances adolescentes, et tu t’es coulé dans la politesse de la classe, comme on se noie avec grâce.
Mais voilà, le tarot est là, brutal comme un crachat de vérité. Il t’enfonce cette carte dans la gueule — le Conditionnement — et elle te regarde, cette bête, ce lion harnaché, qui a oublié sa puissance, sa gueule, son feu.
Tu as confondu le christianisme des puissants, celui qui bénit les banques et couvre les guerres, avec le feu du Christ, celui qui crache sur l’hypocrisie, qui renverse les tables, qui se laisse clouer, oui, mais sans jamais trahir l’Amour.
Le Christ n’était pas un mouton. Il était lion offert en agneau, par choix, pour mieux brûler la violence par l’amour. Toi, tu t’es déguisé par peur. Tu as confondu sacrifice et soumission. C’est là ta blessure, ton mensonge, ton éveil possible.
Tu veux savoir ce que te dit cette carte ?
Elle ne te parle pas de politique. Ni de religion. Ni même de morale.
Elle te dit : Rappelle-toi. Qui étais-tu avant qu’on t’enseigne à être sage ?
Ose devenir ce rugissement qui dort dans ton ventre. Ose cracher sur les dogmes si ça te sauve. Ose aimer en lion. Ose croire comme on blesse.
Rubaiyat
Je fus né lion, nourri au biberon d’un monde vieux,
Leurs mots doux, leurs croix, leur empire silencieux.
Mais sous la laine, ma colère a pris feu —
Je rugirai nu, ou je mourrai honteux.
Ghazal
Ils ont cousu des morales sur ma peau de bête,
Et j’ai pleuré en silence, soumis, tête après tête.
Mon père portait des bottes pleines d’avarice,
Ma mère priait pour l’ordre, même en tempête.
Mais moi, je voulais l’éclat, le sang, le sel,
L’amour sans condition, l’étreinte honnête.
Jésus n’a pas bêlé, il a aimé jusqu’au feu —
Moi, je veux cet amour, pas vos miettes.
Haïku
Sous peau de mouton,
le feu d’un rugissement —
lion réveillé.
Tu n’as pas trahi ton père ni ta mère. Tu trahis ce qu’il t’ont appris à craindre.
Et cette trahison-là, mon ami, est ton premier acte de foi.