Quand l’Écoute Ne Suffit Pas

L’Importance de Lire les Œuvres

C’est en lisant l’annonce de la venue de l’historien Johann Chapoutot sur la chaîne « Au Poste » pour parler de son dernier essai Les Irresponsables que cette pensée m’est venue. J’avais déjà écouté cet historien trois ou quatre fois, sur différents médias, dans des entretiens de plus d’une heure. Et, de fait, lorsque je suis entré dans une librairie, je n’ai pas pris son livre. J’avais cette illusion délicieuse et dangereuse de le connaître déjà. J’ai pris d’autres essais (Le Temps des Paysans et Pulsion, pour ne pas les nommer).

Mais je le regrette. J’aurais dû acheter Les Irresponsables. Car entendre un auteur parler de son ouvrage ne remplacera jamais l’acte de le lire. Une émission, une interview, c’est une parole en l’air, un souffle qui se dissipe dès qu’on l’entend, un ruisseau qui file sans qu’on puisse en retenir l’eau entre ses doigts. Le livre, lui, c’est la source elle-même, un roc planté dans le temps. L’écoute est linéaire, fugitive, passive. Le livre est patient, il attend. On peut le poser sur une table, l’oublier, y revenir, marquer une page d’un ongle, lire la fin avant le début si on veut, construire et reconstruire sa pensée avec lui.

Cette réflexion m’a frappé avec force : nous devons acheter les livres, même ceux que nous croyons déjà connaître. Parce qu’ils nous transforment en ce que nous sommes.

Je crois avoir « pré-compris » cela en lisant l’Évangile selon Saint Marc. Ce texte écrit à la fin du premier siècle ne cherche pas seulement à raconter une histoire, il s’adresse à un lecteur, il l’interpelle, il lui pose une question essentielle : qu’aurais-tu fait, toi, si tu avais rencontré Jésus ? Ce livre existe pour que nous soyons pris dans ce vertige, pour que nous vivions cette question.

Si Marc l’évangéliste avait été interviewé à la radio, si nous l’avions seulement écouté sans jamais ouvrir son livre, alors cette interrogation se serait perdue dans le vent. Elle ne serait jamais devenue une partie de nous.

En conséquence j’avais écrit à « Au Poste » le texte suivant :

Je vais vous dire quelque chose d’important.

À force d’écouter un historien, de le voir sur tant de plateaux, de l’entendre d’une voix égale répéter l’ossature de son livre, on en vient à croire qu’on l’a déjà lu. On se laisse bercer par ses mots jetés dans l’instant, et sans y prendre garde, l’envie de l’acheter ralentit. Car à quoi bon s’attarder sur ce que l’on croit déjà posséder ?

Mais je vous le dis, ne tombez pas dans ce piège. Un média, c’est un instant, un éclair, une rumeur jetée dans l’air et vite balayée par une autre. Un livre, lui, dure. Il se pose sur une table, s’ouvre, s’oublie, se retrouve. On y revient, on le feuillette, on cherche un passage, on le relit autrement selon l’heure du jour et l’étendue de nos songes.

Un livre est un feu sous la cendre, un temps qui ne passe pas comme les autres. La radio, la télé, les podcasts, tout cela n’est que rouleaux sans table des matières, déroulés sans fin que l’on suit du bout des doigts avant de les voir s’effacer. Le livre, lui, est le Codex, la révolution qui fixe, qui permet de tourner les pages, de marquer d’un ongle une idée que l’on veut retrouver. Il établit des ponts, il ancre la pensée, il lui donne la persistance du granit.

Alors dites-le bien à vos auditeurs : écouter un historien, ce n’est pas le lire. Rien ne remplace la lente méditation d’un livre entre les mains, l’attention qu’on lui donne, le silence qu’il impose. On peut toujours prêter l’oreille à une voix sur les ondes, mais le vrai dialogue, celui qui dure, c’est avec un livre qu’il se fait.

Haïku

Le livre repose,
ombres et lettres figés,
le vent tourne en vain.

Tanka

Sous la lampe tiède,
la main tourne une page,
le monde s’ouvre.
Un souffle entre les lignes,
un ruisseau dans la lumière.

Sonnet bancal non bankable

Au fil des mots gravés dans le papier jauni,
L’esprit s’éveille, creuse, et se refait la route.
La voix qui nous parlait sur les ondes s’ajoute,
Mais n’a pas le parfum des feuillets infinis.

Le livre est un sillon que la main fait profond,
Un sentier sous la roche, un feu dans la bruyère.
On le quitte un instant, mais il reste la pierre,
L’ancre posée au port, le cep noueux et blond.

L’écoute est un ruisseau qui file sans attendre,
Un rêve au vent perdu, un éclat de présent.
Mais le livre est le temps, il est l’instant qui dure.

Comme un mont sous les cieux, il reste à nous surprendre,
Nous questionne, nous creuse et d’un souffle puissant,
Nous fait marcher plus loin, au seuil de l’aventure.

Une réflexion sur “Quand l’Écoute Ne Suffit Pas

  1. Un livre comme la lecture d une parole lecture d’écritures sur laquelle on engage notre propre langage pour s approprier en profondeur une pensée et au delà et engageait une transformation. Le verbe s est fait chair.

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