Dans le rêve une unique photo

Cette nuit j’ai fait un rêve étrange. En réalité il ne se passait presque rien. Il n’y avait qu’une photo. Toujours la même.

J’essayais de poursuivre le rêve ailleurs mais il revenait sans cesse à cette image. Une vieille photo sépia, un peu effacée sur les bords. La photo est prise depuis la porte ouverte d’une chambre.

À droite se tient mon ami. Il regarde l’objectif. Son visage exprime la satisfaction nu, le sexe au repos et pourtant long, un regard satisfait, fier de lui, presque orgueilleux. Et a droite cadré par la porte avec derrière elle le grand lit, la jeune femme également nues, simplement et admirablement nues mais tout est dans son regard. Tous deux regarde celui qui photographie. On le devine.

Le plus dure est d’interpréter son regard à elle. Et plusieurs fois dans le même rêve je reviens sur cette interprétation.
Tout le rêve est dans ce regard.

Je cherche bien à changer de rêve, mais je reviens à cette image. Et à chaque fois je cherche à comprendre ce qu’elle me dit.

J’avais l’impression qu’elle regardait le photographe avec tendresse et tristesse à la fois.

Comme si elle lui disait :

« Oui je t’aime et je me donne à lui que je n’aime pas. Mon corps jouis de son corps, et pas du tiens. Et tu as bien compris que je ne me donnerais pas à toi, et pourtant je t’aime. Je m’offrirais qu’à ceux que je n’aime pas, pour faire vibrer mon corps et lui offrir ce qu’il demande. A toi ce n’est pas possible.
Je sais ce que tu ressens. Je sais la peine que cette image provoque en toi. Je la vois entièrement. Je t’aime. Pourtant ce n’est pas vers toi que mon corps va. Il y a en moi quelque chose qui refuse ce que pourtant je voudrais accueillir. Tu voudrais que l’amour soit assez fort pour franchir cette distance. Moi aussi.
Mais il y a entre nous quelque chose de plus ancien que nous. Quelque chose qui abîme les rencontres avant même qu’elles ne commencent.
Oui, tu ne caressera pas mon corps, tu n’embrassera pas mes seins, tu n’entreras pas en moi. Je vois ta souffrance. Je la vois depuis longtemps.
Tu ne comprends pas pourquoi je peux t’aimer et pourtant ne pas aller vers toi. Moi-même je n’arrive pas toujours à l’expliquer.
Si je m’abandonnais à l’amour que j’ai pour toi, le patriarcat, que je préfère appeler « masculinat » parce que le mot ainsi sonne plus juste, finirait par s’emparer de cet amour. Il utiliserait sa douceur, sa confiance, son élan, pour m’enfermer peu à peu dans une prison dorée.
Et je crois qu’à la fin j’y perdrais quelque chose de moi. Peut-être même ton amour.
Si le monde était différent, c’est avec toi que je vivrais. Je n’en doute pas. Je vivrais avec toi de corps, d’âme et d’esprit, sans retenue, sans peur, dans un abandon entier.
Mais le monde n’est pas ainsi.

Je crois qu’aucun homme né d’un père et d’une mère ne peut vraiment comprendre cela. Ce n’est pas sa faute. Le filtre du masculinat est partout. Il déforme les regards, les désirs, les gestes. Il finit par abîmer ce qu’il touche.

Alors je vois ta tristesse. Et cette tristesse me rend triste à mon tour.
Seul Jésus avait compris. Il l’avait donné à Marie Madeleine et aux femmes qu’il rencontrait. Il leur avait laissé cette arme pour les siècles à venir. Peut-être est-ce pour cela que quelque chose leur résiste encore malgré tout.
Moi, je vois ta tristesse.
Je vois ce qu’elle te coûte.
Et je suis triste pour toi. »

Je ne sais pas pourquoi le rêve prenait cette forme.
Je sais seulement qu’il revenait toujours à cette photo.
Et ce matin il me reste la sensation d’avoir été placé devant une douleur qui n’était peut-être pas la mienne et qui pourtant me concernait.
La photo est encore là dans ma mémoire.
Le regard aussi.

Haïku

Vieille photographie
dans le matin silencieux
un regard demeure

Tanka

La chambre a disparu,
le rêve s’est enfin défait.
Reste un regard.
Je porte sa tristesse douce
comme une lampe dans la brume.

Psaume de la tristesse lumineuse

Je me suis réveillé avec une image.
La nuit s’était retiré dans l’ombre,
le jour commençait sur les murs,
Et cette image demeurait.

Je ne demandais plus d’explication.
Je voyais seulement un regard,
et dans ce regard une peine qui ne cherchait
ni victoire ni réparation.

Alors j’ai compris que certaines blessures
ne sont pas faites pour être guéries.
Elles sont faites pour ouvrir le cœur.

La tristesse que je portais n’était pas ennemie de la lumière.
Elle en était la sœur discrète.
Elle marchait auprès d’elle dans le matin calme.

Je regardais le monde revenir :
la fenêtre, le ciel, les arbres, les voix lointaines.
Rien n’avait changé.

Et pourtant tout était plus fragile.
Tout était plus précieux.
Que demeure en moi cette douceur douloureuse.

Qu’elle ne devienne ni amertume ni reproche.
Qu’elle m’apprenne seulement à regarder.
Car ce qui nous manque révèle parfois ce que nous aimons.

Et ce que nous aimons demeure parfois
plus vivant dans l’absence que dans la possession.
Alors je confie au jour ce regard venu du rêve.

Je ne lui demande rien.
Je le laisse reposer en moi,
pareil à une petite flamme,
triste,
paisible,
et lumineuse.

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