Je me surprends à rêver : Et si Maurice Zundel avait lu Dune ?
Et si cet homme de la transparence, de la pauvreté intérieure, de la présence silencieuse, avait traversé les sables d’Arrakis comme on traverse une parabole ?
Je me pose la question sans chercher à y répondre comme un critique, mais comme un pèlerin.
Car Dune n’est pas seulement une saga de science-fiction : c’est un désert.
Et Zundel aimait les déserts.
Il y voyait le lieu où la personne cesse de se posséder, où elle devient capable de recevoir.
Je crois qu’il aurait vu dans l’Épice la tentation de toute-puissance, cette illusion qui gonfle le moi jusqu’à l’aveuglement.
Il aurait reconnu dans les Harkonnen, dans l’Empereur, dans les grandes maisons, la tragédie du moi qui se barricade, qui s’empare, qui se croit maître de la lumière.
Il aurait murmuré que le vrai malheur n’est jamais envoyé par Dieu : il naît du moi qui se ferme.
Et puis il aurait rencontré les Fremen.
Leur pauvreté essentielle, leur sobriété, leur manière d’habiter le désert sans le posséder.
Il aurait vu en eux une humanité désencombrée, capable de laisser passer la lumière.
Il aurait dit que la pauvreté n’est pas un manque, mais un espace où Dieu peut respirer.
Je l’imagine devant Paul Muad’Dib, fasciné et inquiet.
Fasciné par la naissance d’une vocation, inquiet de la tentation messianique.
Car Paul reçoit une lumière, mais il risque de la posséder.
Il devient un messie, mais un messie dangereux, suivi comme un chef et non comme un serviteur.
Zundel aurait soufflé que le danger n’est pas la grandeur, mais de se croire propriétaire de la lumière.
Et que dire de Leto II, l’Empereur-Dieu ?
Zundel aurait été bouleversé, peut-être même blessé.
Car devenir un dieu par la peur, par la force, par la prescience, c’est l’inverse absolu du Dieu pauvre qu’il contemplait.
Il aurait dit que tout ce qui s’impose n’est pas Dieu.
Que Dieu n’est jamais puissance, mais pauvreté, douceur, transparence.
Je crois qu’il aurait aimé le désert de Dune.
Ce désert qui dépouille, qui révèle, qui ouvre.
Ce désert où la personne cesse de se posséder et devient capable de recevoir.
Il aurait vu dans le sable une parabole de la naissance intérieure.
Et finalement, il aurait posé la question qui traverse toute son œuvre :
Qui, dans cet univers, devient transparent ?
Peut-être Chani, par sa simplicité.
Peut-être Stilgar, par sa fidélité.
Peut-être les humbles Fremen anonymes.
Peut-être ceux qui ne cherchent pas à dominer.
Je crois que Zundel aurait lu Dune comme une immense méditation sur la liberté intérieure.
Sur la lutte entre le moi qui se ferme et la personne qui s’ouvre.
Sur la tentation de posséder la lumière et la grâce de la laisser passer.
Et je me dis que, s’il avait lu Dune, il aurait écrit quelque chose comme ceci :
« La seule grandeur est celle qui ne s’impose pas.
La seule lumière est celle qui ne possède rien.
La seule divinité est celle qui se fait pauvreté. »
Et je referme le livre en me demandant si, finalement, Dune n’est pas une parabole moderne de ce que Zundel n’a cessé de dire :
Que la vraie révolution est intérieure,
Que la vraie liberté est une transparence,
Et que la vraie naissance est celle où la personne cesse de se posséder.
Haïku fremen
Sable sans contour,
Je deviens brèche de lumière,
Muad’Dib en silence.
Tanka fremen
Dans le vent du soir,
Je laisse tomber mon moi.
Le désert m’ouvre.
Sous la dune transparente,
Dieu respire en ma pauvreté.
Psaume fremen : Au Dieu du désert intérieur
Ô Toi, Présence sans contour,
Toi qui marches dans le sable comme une brise,
Toi qui ne t’imposes jamais,
Mais qui attends une brèche dans la personne,
Je viens à Toi avec mes mains vides.
Le désert m’a dépouillé,
Il a arraché mes protections,
Il a brûlé mes illusions,
Il a réduit mon moi à une poignée de poussière.
Et dans cette poussière,
Tu as trouvé un espace où naître.
Tu es la lumière qui ne possède rien,
La force qui ne domine pas,
La voix qui ne crie pas,
Le souffle qui ne commande jamais.
Tu es le Dieu que Zundel aurait reconnu :
Le Dieu pauvre,
Le Dieu doux,
Le Dieu transparent.
Fais de moi un Fremen intérieur,
Un veilleur du silence,
Un marcheur de nuit,
Un être qui ne s’appartient plus.
Que je devienne sable pour Ta lumière,
Eau pour Ta douceur,
Brèche pour Ta naissance.
Dans le désert de Dune,
Comme dans le désert de mon cœur,
Que je sois le lieu où Tu peux respirer.
Que ma pauvreté soit Ta demeure.
Que ma transparence soit Ta voie.
Que ma vie soit Ton passage.
Amonel, souffle du désert,
Que je sois Dune pour Ta paix.