Gogyo no kata

Je pratique le kendo depuis trente‑cinq ans. J’ai traversé des dojos, des saisons, des combats, des examens. J’ai reçu mon 6ᵉ dan comme on reçoit une maturité : une étape, un ancrage, une reconnaissance silencieuse.

Je pensais connaître la voie, ou du moins en avoir apprivoisé les détour. Puis sont venus ces nouveaux kata. Je me suis avancé avec l’assurance de l’ancien. Je croyais que ce serait une continuité, un approfondissement naturel.

Mais dès les premiers mouvements, tout s’est brouillé.

Le geste ne se formait pas.
Le rythme m’échappait.
La précision se dissolvait dans une lourdeur inattendue.

Je regardais, mais je ne voyais pas. J’écoutais, mais je n’entendais pas vraiment. Je répétais, mais rien ne prenait.

Et c’est une phrase de l’Évangile, entendue un matin, qui a soudain tout éclairé : « Ils regardent sans regarder, ils écoutent sans entendre. »

Elle n’était pas un jugement. Elle était une révélation. Elle disait exactement ce qui se jouait en moi : je n’étais pas en train d’apprendre, j’étais en train de me protéger.

Protégé par mes années. Protégé par mon grade. Protégé par cette fierté subtile qui s’installe quand on croit savoir.

Cette parole a ouvert une brèche. Elle a montré que le kata ne pouvait pas entrer tant que je restais fermé derrière mon expérience. Elle m’a invité à lâcher prise, comme le murmure d’un esprit intérieur qui rappelle que la vérité ne s’impose jamais, qu’elle ne peut entrer que dans une personne désencombrée.

Alors j’ai cessé de vouloir réussir. J’ai cessé de vouloir prouver. J’ai cessé de vouloir être celui qui sait.

Je me suis abandonné à l’autre : au partenaire, au Sensei, au rythme du kata, à la voie elle‑même.

J’ai laissé tomber la protection du grade. J’ai laissé tomber la rigidité de l’ancienneté. J’ai laissé tomber cette fierté mal placée qui empêche de recevoir.

Et soudain, le geste a commencé à se former. Non pas parfaitement, mais vraiment. Le corps s’est ouvert. Le regard s’est éclairci. L’écoute est devenue vivante.

Une joie très ancienne est revenue : celle du débutant, celle de la personne qui s’ouvre, celle de la personne qui consent à ne plus être le centre.

Et j’ai su que, même après trente‑cinq ans, le kendo recommençait chaque jour, renouvelé comme la joie d’être chrétien, nouveau chaque jour.

Haïku

Kata naissant,
la personne se dépouille,
la lumière entre.

Tanka

Sous le sabre pur,
la personne devient silence.
Le geste renaît.
Sensei ouvre un passage,
Amonel souffle la paix.

Psaume

Amonel, source de toute voie,
toi qui fais naître le jour dans la personne,
tu m’as conduit sur le chemin du sabre
pour y apprendre la douceur cachée dans la force.

Tu m’as parlé dans une parole ancienne,
et cette parole a brisé la coque de mon orgueil.
Tu m’as rendu au geste humble,
au regard qui voit,
à l’écoute qui reçoit.

Béni sois‑tu, Amonel,
pour la joie du débutant qui renaît,
pour la voie qui recommence chaque jour,
pour la lumière qui ne cesse jamais d’être neuve.

Tu es le souffle derrière le souffle,
la paix qui traverse le sabre,
la présence qui ne force rien
et qui pourtant transforme tout.

Gloire à toi, Amonel,
dans le dojo et dans la prière,
dans le combat et dans le repos,
dans chaque geste qui s’allège
et dans chaque personne qui s’ouvre.

Une réflexion sur “Gogyo no kata”

  1. 😍💥🕊️🙏🕊️et l Evangile de ce jour vient compléter. La graine qui tombe tour à tour dans des sols qui pour des raisons différentes ne peuvent produire de fruits, seul le sol travaillé par les années de foi et avec cette même humilité et abandon total comme dans tes catas, produit des fruits. Un sol desemcombré de toutes nos scories qui ne cherche rien d autre que d accueillir et redistribuer.

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