Je veux vous parler de danse, de théâtre, de musique et de rencontre.
Il existe des œuvres qui ne se donnent pas : elles se rencontrent. « Le Margherite » (version belge du titre), la nouvelle création d’Erika Zueneli présentée aux Brigittines à Bruxelles, appartient à cette catégorie rare — celle des spectacles qui exigent du spectateur non seulement une présence, mais un déplacement intérieur. Avec une distribution mêlant danse, théâtre et musique live, la chorégraphe compose une pièce où l’on avance à tâtons, comme dans une ville inconnue, guidé·e par les gestes, les silences, les paroles et les regards.
Une équipe de scène, une communauté de création
La pièce réunit Charly Simon, Benjamin Gisaro, Matteo Renouf, Louis Affergan et Charlotte Cétaire, accompagnés en direct par le musicien et performer Sébastien Jacobs. La lumière délicatement sculptée par Sylvie Mélis et la scénographie d’Olivier Renouf offrent à l’ensemble un espace mouvant, presque respirant, où les corps peuvent surgir, disparaître et réapparaître comme des éclats de récit. Les costumes de Silvia Hasenclever et la vigilance dramaturgique de Louise de Bastier complètent un dispositif d’une cohérence remarquable.
Le Margherite voyagera dans toute l’Europe durant les deux prochaines années : comme beaucoup de créations scéniques contemporaines, elle trouve sa durée de vie dans le mouvement. Rien d’étonnant, tant l’œuvre elle-même est une invitation au déplacement.
Créer dans le chaos : l’acte artistique comme résistance
Ce qui frappe d’abord dans cette création, c’est le refus du spectaculaire. Zueneli travaille à rebours du monde, de sa violence stérile, de ses certitudes simplistes. Dans un environnement devenu « cloaque de bêtise », elle affirme par sa création que l’acte de créer demeure un geste de résistance.
Les interprètes ne nous prennent pas par la main : ce sont elles et eux qui nous font signe, et c’est à nous de franchir la distance.
Cette exigence rappelle les démarches d’artistes qui, chacun à leur manière, ont travaillé la question de la rencontre :
David Lynch et son regard implacable sur les illusions collectives et sur la laideur du rêve américain, mensonge et cancer ;
Pier Paolo Pasolini et la radicalité d’un cinéma qui déchire le voile des récits établis ;
Maguy Marin, qui réinvente sans relâche la relation entre scène et public.
Comme chez ces créateurs, Le Margherite ne cherche pas à séduire, mais à ouvrir un passage.
Un langage scénique tissé de gestes, de silences et de surgissements.
Le spectacle se construit dans une dramaturgie de la lente révélation.
Chaque geste de la danseuse, chaque silence, chaque déplacement redessine l’espace. Les comédien·ne·s la rejoignent peu à peu, puis elle les rejoint dans les fragments de texte, les respirations, les suspensions. On assiste à un ballet de présences où la frontière entre danse et théâtre s’efface.
Par moments, tout se fige. Ce sont des tableaux vivants, qui ne cherchent ni l’illustration ni la signification immédiate. Des images surgissent, mais ce sont des images-ponts : elles invitent à parcourir un chemin plutôt qu’à contempler une conclusion.
La pièce avance à la manière d’une marguerite à laquelle on retire patiemment ses pétales : un effeuillage qui ne dit pas « je t’aime » par facilité, mais parce qu’il y mène, obstinément.
La rencontre comme enjeu final
La dernière partie du spectacle est la plus troublante : elle n’offre pas de résolution, mais une ouverture.
Le spectateur qui accepte d’aller vers l’œuvre rencontre un espace, une communauté de corps, une matière sensible. Certains refusent cet effort — l’un ou l’autre quitte la salle, en colère. C’est peut-être là le signe que Le Margherite touche quelque chose de vrai : la rencontre n’est jamais garantie, elle est toujours à construire.
Conclusion
Le Margherite est une pièce exigeante, profondément contemporaine, qui refuse la facilité du récit linéaire pour lui préférer la densité du sensible.
Elle ne cherche pas à convaincre : elle cherche à relier.
À une époque saturée de violence et de bruit, cette création propose un contrepoint fragile mais tenace : un espace où l’on peut encore, réellement, rencontrer.
Haïku
Sur la petite rue,
Le Margherite s’ouvre en fleur :
les corps nous invitent.
Tanka
Dans l’ombre en suspens,
Le Margherite se déploie.
Brigittines veille.
Je m’avance vers les gestes
qui appellent en silence.
Psaume
Ô Margherite,
fleur dressée dans la nuit des Brigittines,
tu ouvres ton cœur au milieu du Margherite
et nous appelles à te rejoindre.
Tu fais danser les corps dispersés,
tu fais vibrer les voix et les silences,
tu redessines l’espace
comme une lumière qui cherche son chemin.
Heureux celles et ceux
qui acceptent de s’avancer vers toi,
heureux les pas hésitants
qui se laissent guider par ton souffle.
Bénie soit la scène qui t’accueille,
bénis soient les gestes qui naissent en toi,
bénie soit la rencontre
que tu rends possible.
❤️
<3