Je parle depuis le tout début des années 70 ; j’avais huit ou neuf ans. Le remembrement, ce remaniement criminel des terres, des fourrés et des animaux sauvage, n’avait pas encore eu lieu. Mon père possédait un tout petit champ à flanc de la coulée volcanique qui séparait la vallée du Lembronnais de la petite Limagne. Ce champ n’était accessible qu’à pied ; vu du ciel, il ressemblait à un beignet : au centre, un bosquet dense, presque primaire ; autour, le champ en question ; et plus loin encore, des buissons, des murs et de petits arbres.
Nous montions par un sentier de berger et d’animaux sauvages. Le foin de ce pré était une gourmandise pour nos brebis. Mais le tracteur ne pouvait pas s’y aventurer. Alors, joyeux, mon père prenait la faux et nous partions tous les deux, garions la voiture en bas, au bord de la route, et nous montions. C’est là que j’ai appris la danse de la coupe à la faux.
—Pourquoi on ne prend pas le tracteur comme les autres ?
—Parce que ce champ est trop fier pour ça. Et puis… la faux, c’est comme une danse. Regarde bien.
Mon père aimait, dans cet unique champ, retrouver les gestes anciens. Nous coupions, puis nous utilisions la fourche en bois pour étaler au soleil le foin fraîchement tombé. Cette fameuse fourche, en bois, était fabriquée, comme le râteau, par notre voisin ébéniste.
— Respire ça … C’est de l’été qui se garde pour plus tard.
— Ça sent bon…
— Oui… et c’est pour les brebis. Elles auront leur fête en hiver.
Ensuite, une fois sec, nous rassemblions les tas de foin, les attachions à la main, les descendions jusqu’à la remorque ; nous gardions ces bottes « à l’ancienne » pour les offrir aux brebis certains beaux jours d’hiver. Les brebis étaient alors en fête.
Et puis il y eut l’obligation de passer par les abattoirs pour les moutons mâles. Et puis il y eut le remembrement, en 1974–1975. 1975 : l’année de la mort de ma grand-mère paternelle, et la fin des haies, des fourrés, des animaux sauvages dans la plaine du Lembronnais. Ce petit champ a disparu dans un champ industriel plus vaste ; aujourd’hui, il est même devenu terrain constructible. Les façons anciennes sont mortes, les outils anciens se sont perdus dans les greniers.
Et nous avons tué la terre sans aucune vergogne.
Haïku
Faux au matin,
la rosée recule
devant le chant d’herbe.
Tanka
Bois de la fourche,
crocs levés vers le soleil ;
la faux respire,
le foin roule comme un ciel,
les bras portent la saison.
Trois autres haïkus
Arc de la faux,
danse lente sur la prairie,
le temps se couche.
Fourche en clair bois,
odeur de foin sur la peau,
hiver en réserve.
Fil de la lame,
bruissant, net, sans colère,
paix dans le geste
❤️❤️❤️