Notes intimes de Marie Noël

Je me demande encore comment je suis tombé sur ce livre. Ma sœur m’en avait parlé : son confesseur, en Touraine, le lui avait lui-même évoqué. Il y a quelque chose de mystérieux dans nos rencontres avec certains livres.

Je l’ai demandé à ma librairie de quartier, on ne l’obtient qu’à la commande. Quand je suis allé le chercher, la première impression est venue de sa couverture blanche, sobre, qui m’a rappelé Dialogues avec l’ange de Gitta Mallasz.

Puis je me suis plongé dans ces notes comme dans une Bible ou un recueil de poésie : chaque jour, par petites bouchées, où chaque fragment appelle la méditation.

Une phrase de Marie Noël m’a nourri spirituellement toute une journée :

« Je fais le plus de choses que je peux par amour pour me reposer d’en faire tant par nécessité. »

Et une autre m’interroge encore :

« Sans le désir, le monde n’eût jamais perpétué le monde. »

Elles s’approchent de ma perception de Dieu, Abbahimma, que j’entends comme père mère et bien plus encore, arbre de vie et d’amour infini, une présence devant nous, vive et aimante.

Sur un plan plus sociologique, un passage marque presque l’instant où l’humanité se trompe de chemin : la venue des « gens du Progrès » et la disparition du train au profit des grands cars, les routes élargies, les buissons repoussés, les pierres entassées :

« Mais les gens du Progrès sont venus. Ils ont supprimé le train.
On ne pouvait pas entretenir à si peu faire un honnête train de campagne. On ne pouvait pas laisser tant de routes bayer aux corneilles. On y va faire passer de grands « cars » – où les bruit, odeurs, poussière modernes – où les femmes encombrantes du pays ne trouveront pas de quoi, les jours de marché, loger entre toutes leurs jambes, leurs poulets et leurs fromages.
Et pour y faire passer les « cars », on va retailler les routes, les élargir, repousser violemment à droite et à gauche leurs longs bois et leurs buissons. On les chargera de pierres. On les gouvernera. Ainsi elles seront devenues des routes dignes de leur époque et elles pourront jouir, pour se distraire, de quelques accidents de temps à autre. »

Voilà trois citations, et surtout une puissance poétique que je ne soupçonnais pas. Je comprends pourquoi tant de poètes masculins ont rendu hommage à cette femme. Par elle, je découvre l’abbé Brémond et ces catholiques étonnants.

Une poétesse, une de plus, que l’on invisibilise souvent, parce que femme, parce que provinciale (dit avec ironie). Au long cours de cette lecture, une question demeure : combien de femmes notre société patriarcale, devenue parfois masculiniste pour le pire, invisibilise-t-elle encore, parmi des artistes pourtant merveilleuses ?

Une dernière petite chose : vous ne trouverez pas ce livre dans les boîtes à livres de votre quartier. J’ai besoin qu’il reste à portée de main pour m’y replonger de temps à autre.
Vous devrez le commander chez votre libraire préféré, votre « dealer » de mots.

Haïku

Livre blanc qui luit,
l’ange souffle entre les pages,
désir qui veille.

Tanka

Sous la blancheur
je lis par petites lampes,
jours après jours ;
la route élargie gronde,
la poésie tient le bois.

Trois autres haïkus

Train dissous, grands cars,
les buissons reculent loin,
poussière moderne.

Nom discret, femme,
voix de province qui chante,
on ne la voit pas.

Notes intimes,
au long cours une question :
qui efface qui ?

Une réflexion sur “Notes intimes de Marie Noël”

  1. Mon confesseur m avait effectivement remis deux extraits de son recueil que je t avais envoyé également tellement cela m avait saisi. Et je vais de ce pas commander aussi son livre. Un aller retour de cette merveilleuse découverte. 🕊️🕊️🕊️🌾🌾🌾🙏🙏🙏❤️

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