Briser la solitude

Rabbouni et Abbahimma

La solitude ne tombe pas toujours comme un orage. Elle s’installe souvent comme une brume. Elle commence par un retrait presque confortable, un silence accepté, puis elle gagne du terrain, elle grignote les jours, elle raréfie les paroles, elle amincit le monde. Elle touche les enfants, les vieux, les travailleureuses, les pauvres, les corps fatigués et les âmes trop pleines. Elle traverse toutes les classes sociales. Et lorsqu’elle se mêle à la pauvreté ou à la dépression, elle devient une force de chute. Elle pousse vers le bord. Elle pousse vers la rue. Elle pousse vers l’effacement.

On a voulu nommer la solitude, la déclarer « Grande Cause Nationale ». C’est un mot juste, mais un mot faible. Car la solitude n’est pas seulement un problème à résoudre, c’est une blessure à habiter. Quatre millions de personnes avec trois conversations par an. Ce chiffre n’est pas une statistique, c’est un désert. C’est un pays entier où la voix humaine s’éteint lentement.
Pourtant, toute solitude n’est pas mortifère. Il y a la solitude choisie. Celle des artistes, des écrivain·e·s, des chercheureuses, des mystiques. Celleux qui se retirent pour mieux écouter. Celleux qui s’écartent pour mieux servir. Les moines, les moniales, les ascètes, celles et ceux qui vivent seul·es mais non isolé·e·s, car iels demeurent relié·es au Rabounni, à Abbahimma, à une présence plus vaste que soi. Cette solitude-là structure la vie. Elle n’enlève pas le monde, elle le concentre. Elle ne coupe pas du lien, elle l’approfondit.

Mais il y a la solitude subie. Celle qui n’a pas été choisie. Celle qui arrive sans prévenir. Celle qui désapprend à parler. Celle qui fait douter de sa propre existence. Celle qui enferme derrière une vitre invisible. Plus elle dure, plus elle affaiblit. Elle ne s’ajoute pas aux problèmes, elle les multiplie. Elle rend vulnérable, elle rend perméable à la honte, à la peur, au découragement. Dans cette solitude-là, créer du lien n’est pas un supplément d’âme, c’est un acte vital. Une œuvre. Une œuvre sociale, politique, spirituelle.

Les associations le savent. Les bénévoles le savent. Et Rabbouni, Abbahimma, le sait aussi. Iel reconnaît celles et ceux qui tendent la main. Iel reconnaît les gestes minuscules qui sauvent. Une parole. Une écoute. Une présence qui ne juge pas.

Je l’ai vu dans la vie de ma mère. Quand la solitude la pressait trop fort, quand le silence devenait insupportable, elle allait dans une église. Une maison d’Abbahimma. Non pour trouver des réponses, mais pour ne plus être seule dans sa profonde détresse. Et un jour, dans l’une de ces maisons ouvertes, j’ai moi aussi rompu la solitude d’autres personnes en les rencontrant. Aidé par d’autres, j’ai parlé avec eux. Je les ai entendues. Et lentement, très lentement, nous avons pris le chemin de la vie. Le chemin se poursuit.

La solitude n’est pas vaincue par le bruit. Elle est traversée par la présence.

Haïku

Dans la rue vide,
une voix prononce un nom,
le jour revient.

Tanka

Maison silencieuse,
une lampe reste allumée.
Personne ne parle
mais le cœur se souvient
qu’il n’est pas seul au monde.

Trois haikus

Banc froid de l’église,
la chaleur d’un passage
reste dans le bois.

Trois mots échangés,
la journée tient encore
debout, fragile.

Tendre une main nue,
ce geste minuscule
ouvre l’espace.

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