Ou comment rejoindre la critique précédente sur Les conséquences de Pascal Rambert
Je me sens très mal à l’aise !
Il y a des créations qui prétendent faire mémoire et d’autres qui enferment la mémoire. La série « Des Vivants » voulait écouter, comprendre, consoler. Mais ce qui frappe, ce n’est pas la douleur des victimes, immense, indiscutable, c’est ce qu’on en fait. Comment on la raconte. Comment on l’exproprie.
On ne voit pas le Bataclan : on voit ce que la France veut voir d’elle-même. Un chagrin blanchi, aseptisé, enveloppé de violons. Une souffrance qui refuse toute mise en perspective. Le contexte politique ? Écarté. Les guerres françaises en Irak ou en Syrie ? Reléguées au rang de « conneries ». Les paroles des assaillants ? Effacées comme un bruit impur.
La série devient une liturgie : celle du refus. Refus de comprendre, refus de relier. On sanctifie la résilience, on sacralise la blessure, on transforme la tragédie en fable purificatrice : la France souffre mais reste innocente. Quiconque ose évoquer une causalité est disqualifié, marginalisé.
Ce récit verrouillé révèle une hégémonie : un pays qui nie la politique tout en l’exerçant. Une douleur nationale érigée en écran pour ne pas voir celles que nous infligeons ailleurs. Car les fosses du Bataclan ressemblent à d’autres fosses, creusées par nos drones et nos coalitions. Mais cela n’entre pas dans notre mémoire.
On parle de guerre, mais seulement de celle qui nous frappe. D’innocents, mais seulement des nôtres. De barbarie, mais seulement de celle qui vient d’ailleurs. Et ce refus obstiné ouvre la voie au fascisme : il commence toujours par là, par la sacralisation de la souffrance nationale et la séparation maniaque entre « nous » et « eux ».
Des Vivants devient alors un chœur funèbre célébrant « l’innocence française » (oui, monsieur), enjambant les morts que nous refusons de voir. Comment avancer, comment désarmer la haine, si nous persistons à refuser de comprendre ? Car comprendre n’est ni excuser ni absoudre : c’est la condition de la paix.
Et sans paix, que restera-t-il de nous ?
Haïku
Mémoire fermée,
le sang crie sous les images,
silence de plomb.
Tanka
Sous les violons lents,
la France panse ses plaies
et ferme ses yeux.
Comprendre serait trop lourd :
alors on chante, immobiles.
Sonnet affligé
Ils ont scellé nos voix sous des récits dociles,
où nul ne doit penser plus loin que sa douleur.
Le deuil devient un mur, un rempart trop fragile,
qui nous protège, hélas, de toute autre couleur.
Et l’on érige ainsi la souffrance en royaume,
on baptise l’oubli au nom de la nation,
on chasse la raison comme un spectre infâme,
et l’on sacre la peur en unique passion.
Pourtant, comprendre est paix, comprendre est délivrance,
c’est ouvrir un chemin que nul cri ne détruit.
Mais l’écran nous propose un sommeil d’innocence,
alors que sous la cendre un autre feu grandit.
Hé, France, écoute enfin ce que ta voix refuse :
sans vérité, jamais ta blessure ne s’use.
👍🙏🙏🙏