Deorum

Parlons !

— Les dieux toujours se jouent de nous. Ils ne nous aiment pas, ils prennent plaisir à nous voir souffrir et jouissent en voyeurs de nos quelques moments de plaisir.
— Nonus, Rome est Déesse, l’Empereur Dieu.
— C’est toi qui le dis, Sertor. Comment m’as-tu retrouvé dans cette auberge perdue au fond du port de Massalia ?
— 20 ans qu’on te cherche. Ta compagnie a été punie après ta désertion. Même 20 ans après tu peux encore servir d’exemple, à moins que tu me dises où je peux la trouver. Tu sais que c’est surtout elle qui est recherchée.
— Je ne te dirais rien. Absolument rien sur l’endroit où elle se trouve maintenant. Ça fait 20 ans, ils ne veulent pas la laisser en paix maintenant.
— Le Sanhédrin à Jérusalem, demande encore sa tête au procurateur Antonius Felix et à l’Empereur Claude. Et L’empereur craint le climat de révolte qui règne en ce moment en Judée. Et sa tête pourrait apaiser un peu les tensions.
— Je ne dirais pas où elle est. Tu feras ce que tu veux de moi, mais laisse-moi te raconter ce qui s’est passé.

Rencontre !

Tout commençait à Jérusalem, dans la semaine de la pâque juive en 19 du règne de Tibère. Depuis quelques jours, nous recherchions un groupe de sicaires qui avait assassiné cruellement plusieurs familles romaines. Et c’était, dans une ruelle des quartiers douteux de la ville, le jour de Jupiter, que nous les avions arrêtés. Notre centurion, Longinus, nous avait chargés de les interroger. Mais négligemment, nous avions beaucoup bu jusqu’au soir, ils ne diraient rien, et leur affaire était entendue, la croix. Nous étions dans un état incertain associant fatigue et ivresse, quand le Préfet, dont j’ai oublié le nom, nous fit descendre un homme afin que nous lui donnions trente coups de fouet. Nous n’y allâmes pas de main morte et les chairs de son dos furent labourées. Ceci fait avec témoins inconnu, nous l’avions renvoyé en haut en salle d’audience. Ce fut une surprise de le voir redescendre plus tard dans la nuit. Il serait crucifié avec les deux autres égorgeurs. Nous devions le préparer à cela. Je ne me souviens plus tant l’ivrognerie m’avait pris. Il me semble qu’on s’était moqué avec cruauté de lui. Au matin, Longinus me choisit avec Decimus pour accompagner cet inattendu crucifié. Le soleil était presque haut quand les trois croix furent érigées. Il ne restait plus grand monde au spectacle. Quelques gardes et prêtres juifs, encore un peu haineux, nous les 9 légionnaires de Longinus et surtout un groupe de 4 personnes en larmes. Je n’avais à ce moment qu’un désir, qu’un rêve, qu’un besoin, me jeter dans ma paillasse et dormir. Épuisé de la traque et de la nuit. Mon monde était totalement dans le brouillard. Longinus me demande de vérifier que mon crucifié est bien mort avec ma lance. Du sang, de l’eau, mort. Me retournant je la vois.
Elle était là. À la droite d’une femme effondrée. Mes yeux ne parvenaient plus à se détacher d’elle. Je ne me demandais pas si elle était belle ou laide, je subissais son charme. J’éprouvais un sentiment confus. En milieu d’après-midi, à la demande d’un prêtre juif nous décrochions le corps et le remettions dans les bras de sa mère. Cette femme n’était que douleur. Elle ne parvenait à sortir aucun son. Quand celui-ci arriva, il déchirait nos cœurs. Celle cause de mon trouble la prenait dans ses bras et contenait ses propres larmes, dans un geste d’une tendresse qui réveillait la jalousie en moi. Je regrettais que personne ne m’eût jamais embrassé ainsi.
Ils disparurent de la colline du crâne par le flanc opposé à Jérusalem vers Joppé. Je restais le regard perdu. Les remparts, la forteresse Antonia du Préfet et le Temple derrière. Mon centurion à ma gauche défait. Le chemin en contrebas parcouru par les crucifiés. Oui, j’étais perdu, jaloux et perdu et l’amour me brûlait les poumons et les intestins.

Qui es-tu ?

Sa face lumineuse occupait mon esprit pendant les mois qui suivirent. Notre centurion avait disparu. Toute la centurie fut punie. Le nouveau centurion se montrait dur et violent. Je ne buvais plus. En patrouille dans les rues étroites et encombrées c’est son visage, sa silhouette que je cherchais. Et je la revis.
Sur la place à l’extérieur du temple, elle était là avec d’autres personnes. Des insultes de gens protégés par les gardes du grand prêtre Caïphe. La violence montait du côté. Je voyais le moment où ils allaient charger. J’avais anticipé. J’ai ordonné à mon groupe de s’avancer pour protéger ceux qui ne montraient aucune violence. Tout alla très vite. Nos premiers rangs devaient tenir, et je faisais reculer le groupe où elle se trouvait. Alors je fus seul avec elle dans une petite ruelle ou personne ne passait. Mon corps fut pris de fièvre, mes yeux remplis de larmes. Je la regardais comme jamais je n’avais regardé quiconque. Elle me rendait mon regard. Tendresse. Je voulais parler. Silence.
Et enfin :
— Mais qui es-tu ?
— J’étais ! J’étais la propriétaire du palais Magdalon. Je suis l’amie de Jésus et je poursuis sa quête avec mes sœurs et mes frères. Je suis Marie, je suis une femme, et une humaine. Et je te vois. Je me souviens de toi, tu étais ivre, fatigué, et tu as percé le flanc de Jésus, pour éviter d’avoir le corps mutilé. Je t’ai vu.
— Je te cherchais partout. Fais-tu partie de ceux que les prêtres veulent tuer ? Es-tu celle qu’il appelle la prostituée ?
— Je le suis et je le fus. Je dois quitter la Judée. Veux-tu m’accompagner ?
— Pourquoi ? Je suis décurion, si je te suis, je déserte. Alors mes hommes seront punis.
— Nonus, je sais et je sens ton désir pour moi. Ton désir est beau, il est porté par un lien léger d’un fil de soie entre nous, il est magnifié par ta recherche intérieure de me trouver au-delà de toi-même. Il y a 5 ans, tu es un homme dont je serais tombée passionnément amoureuse. Et cela aurait été un désastre, une destruction de l’amour dans une recherche de plaisir de plus en plus fort et violent jusqu’à la destruction finale et la perte de sens. Je l’ai vécu. Oui, Nonus je ressens ton amour, et je sens ton désir. Mais, mais à ce dernier je dirais non, un non sans ambiguïté ! Si tu m’aides, si tu me suis, si tu t’enfuis avec moi, c’est sans l’espoir que mon corps puisse t’appartenir.

Non et oui !

— Voilà Sertor. Dans les jours qui suivirent, je l’aidais à fuir ceux qui voulaient sa tête. Je les ai rencontrés, ceux qu’on appelle maintenant les chrétiens. Et j’ai compris pourquoi ils font peur. Ils font peur à tous les pouvoirs dirigés par l’Ubris, la démesure. Sais-tu qui était Marie de Magdalon ? Sais-tu que son frère Lazare, propriétaire de belles maisons dans Jérusalem et Marthe propriétaire du domaine de Béthanie, ont tout vendu ? Ils ont rejoint tous les gens qui voulaient emprunter un nouveau chemin dans la vie. Ils ont tout partagé. Sais-tu que chez eux, hommes et femmes sont égaux ? Sais-tu qu’une femme a le droit de dire non à un désir de possession, même de son époux ? Oui, les chrétiens portent dans leur cœur une étrange graine. Elle est semée par la parole d’un type qui est mort sur une croix, à qui j’ai enfoncé un clou dans la main droite à qui j’ai planté ma lance dans le flanc droit. J’ai parcouru en 20 ans le chemin que Longinus a traversé en quelques secondes. Je comprends sa folie. Oui, les chrétiens sont dangereux pour l’empire et l’ordre des grands prêtres de tout bord, mais ils sont un espoir sacré pour l’humanité.
— Belle romance que cela, mais l’Empire, lui est réel, lui possède un pouvoir concret. Le pouvoir dépend de quel coté du pilum tu te trouves et de combien de sesterces tu disposes. C’est ainsi. Toi tu représentes 3000 sesterces et je suis de ce côté du pilum, du côté du manche.
— Mais tu ne sais pas ce que c’est qu’aimais. Aimais vraiment au point de pouvoir dire non au sexe, au plaisir pour parcourir des contré inconnus. La dernière fois que j’ai tenu Marie dans mes bras, j’étais plus que moi-même. Je ressentais toutes les parties de mon corps, toutes les articulations de son corps et ce qui nous entourait et tout ce qui pouvait réchauffer la vie, une vie éternelle. Je ne te parle pas de l’immortalité, Sertor, mais de l’éternité, du temps qui n’existe plus ou passé, présent futur se mêlent en un présent à venir. Marie m’aimait, elle m’aime et m’aimera à jamais comme moi. Elle aurait pu dire oui, mais cela n’avait plus d’importance, l’amour nous enveloppait, et en nous il était vainqueur. Je ne te dirais pas où elle est. Il te faudra encore cheminer et chercher longtemps.
— Mes dieux me récompenseront en monnaie qui sonne et trébuche. Et enfin, je pourrais acquérir cette domus ou j’élèverais mes fils dans la loi romaine vénérant Rome et César. Ma femme se pliera à mes désirs et plaisirs. Et, ta Marie, on finira par la trouver. Et ton nouveau Dieu sera vite oublié.
— Dieu, ne joue pas avec nous. Il ou Elle nous aime. Elle ou Il prend plaisir à nous voir aimer et nous voyant combler de ce plaisir, nous ouvre la porte de l’éternité.

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