(Avertissement : Dieuxe est une appellation personnelle et intime de Dieu pour le non genré, ne pas arrêté son Amour à celui d’un vieux Père barbu, Anne Lécu n’emploi pas ce terme de Dieuxe)
J’ai rencontré Anne Lécu, lors d’une conférence sur l’espérance chrétienne dans ma paroisse. Assis sur une chaise modeste, de paille et de silence de mon église, j’ai ouvert ce petit livre comme on peut entrouvrir comme un encrier de nos petites écoles de jadis. « Le Seigneur n’était pas dans le feu ». Et j’ai presque entendu, ce murmure. Ce murmure qui revient, qui traverse, qui transperce son silence intérieur. Car dans Elie, iel ne crie pas, Dieuxe. Iel n’assène pas. Iel ne frappe ni ne foudroie. Iel ne siège pas sur un trône de flammes ou de vengeance. Iel est un battement faible au creux de nos angoisse et douleur. Iel est le souffle entre deux sanglots. Iel est le silence après le cri.
Et voici donc Anne Lécu. Religieuse dominicaine de la Présentation de Paris. Elle exerce la médecine dans une maison d’arrêt d’Ile de France depuis 1997, médecin, philosophe, prisonnière consentie du service. Elle connaît les geôles, non comme geôlière mais comme sœur. Elle connaît les larmes, non comme pathologie mais comme prière. Elle nous parle, non pour séduire, mais pour éveiller. Elle écrit avec ce calme que seuls les justes savent habiller d’autorité. Elle ne cherche pas à convaincre, elle invite. Elle ne démonte pas, elle éclaire. Sa voix ne tonitrue pas, elle descend. En elle l’espérance est lutte. En elle la prière est corps. En elle l’attention à l’autre devient théologie.
Et j’ai lu Élie. Non comme on lit un prophète de catéchisme, mais comme on écoute um froeur errant dans une caverne. Et ce feu, et ce fracas, et ce tremblement, tout cela n’était pas Dieuxe. Iel n’était pas dans la tempête. Iel n’était pas dans les ravages. Iel était dans le fin silence, le doux souffle, le bruissement d’après l’effroi.
Alors, à une demande de ma sœur, j’ai relu le passage sur Sodome et Gomorrhe avec le discernement offert par Sœur Anne et aussi l’aide de Maurice Zundel. Et avec cette lecture ce n’était plus un massacre. Ce n’était plus un feu tombé d’en haut, ce n’était plus un Dieu furieux. C’était une humanité qui s’auto-consumait, faute d’amour, faute de relation avec l’autre. Une cité repliée, recluse, sans hôte, sans compassion. Et Dieuxe, iel n’a rien anéanti : iel a pleuré. Iel a pleuré l’échec de l’amour. Car iel est vulnérabilité. Car iel est don. Car iel ne force rien, jamais. Iel attend. Iel tend. Iel tend ses bras de lumière pure et s’effondre quand ils ne sont pas pris. Relire avec un autre regard. Si 10 sont capable de faire refleurir la relation alors la cité refleurira. Mais il n’y a plus qu’une seule personne, qui sera sauvé. Et c’est la chute.
Et dans cette chute, c’est la Croix. Et dans cette Croix, c’est le don. Et dans ce don, c’est la justice. Pas celle des codes, celle de l’amour. Un amour crucifié, un amour sans retour. L’amour de cellui qui donne sans savoir si iel recevra. L’amour de celleux qui aime malgré. L’amour de Dieuxe qui est la Vie, et qui pourtant meurt dans notre indifférence.
Ce livre est un petit pain et un bout de poisson obtenu après le discours sur la montagne. Ce livre est une lampe éclairante. Ce livre est aussi un miroir, et j’y ai vu mon propre cœur, parfois sec, parfois fuyant, parfois brûlé de désir, parfois vidé de prière. Ce livre n’est pas un traité. C’est une invitation. Une conversation. Un chemin.
Et c’est pour cela qu’il faut la lire. Parce qu’elle est juste. Parce qu’elle est dangereuse. Parce qu’elle dérange les prêtres satisfaits et les laïcs ronflants. Parce qu’elle nomme Dieu autrement : pas le roi, pas le juge, mais la douleur d’aimer en silence.
Alors merci. Merci, sœur Anne. Merci, sœur de l’intérieur et du silence. Tu m’as fait entendre le bruissement. Tu m’as appris à espérer sans preuve. Tu m’as appris à voir Dieuxe là où iel semble absent. Tu m’as rappelé que l’espérance est une blessure qui prie. Une nouvelle porte pouvait être franchie pour avancer vers la suivante, comme un sixième Dan de Kendo permet d’ouvrir le paysage pour voyager vers le 7ème Dan. Anne Lécu est une Sensei qui aide à franchir ces portes de conscience.
Haïku
Un souffle très doux
dans le fracas des murailles –
Dieuxe passe sans bruit.
Tanka
Pas dans le tonnerre,
pas dans le feu, ni la mer.
Iel vient en silence,
au fond d’un cœur qui s’effondre
et se relève en aimant.
Sonnet tout court
Iel ne brandit ni glaive, ni tonnerre,
ni décret de vengeance, ni courroux,
mais iel descend, dans les prisons, les trous,
là où l’on pleure en secret sur la terre.
Iel ne détruit, n’écrase, ni n’enserre,
mais s’offre nu·e, et démuni·e, et doux·ce,
dans l’hôpital, la nuit, et le courroux,
des gueux, des fous, des mères en colère.
Et moi, qui criait vers les cieux fermés,
j’ai entendu ton souffle me nommer
dans la caverne où se taisait la foi.
Et depuis lors, chaque lueur m’éclaire :
Dieuxe est là, iel s’approche, iel reçoit,
non dans le feu, mais dans la main précaire.
🕊️❤️🕊️🙏