Il était là, longtemps avant nous, et nous ne l’avons pas vu.
Nous avons cherché des reflets, des icônes, des projections. Nous avons cherché un Christ propre, un visage qui s’accorde avec nos désirs, un doux contour sans aspérité, une caresse du regard pour embellir les murs de nos temples vides.
Mais il n’a jamais été ce masque de douceur. Il était difforme, boursouflé de coups et de crachats, il portait nos outrages comme un linceul sur sa chair ouverte. Le visage de l’horreur, celui qu’on détourne par instinct de survie.
Le visage de l’Amour.
Véronique, elle, l’a vu. Elle n’a pas détourné les yeux, elle n’a pas reculé d’effroi. Elle s’est avancée, bravant les soldats, défiant l’ordre du monde. Elle n’a pas cherché un beau Christ, elle n’a pas exigé un roi triomphant. Elle a essuyé la sueur et le sang, et sous ce masque de douleur, elle a vu l’ultime vérité : l’Amour écrasé qui se donne encore.
Son linge a gardé l’empreinte du supplicié. Une image qui échappe aux sculpteurs et aux fresques dorées des cathédrales. Un visage effacé, dilué dans la poussière et l’ombre du monde.
Et puis il y a eu cet autre Suaire, ce linge brutalement tendu au Christ crucifié par une main qui ne prie pas. L’image de Coco, sur un kiosque, criant la vérité qu’aucun catholique bien mis ne voudra entendre. Un Christ violé, un Christ trahi par ses propres prêtres, un Christ obligé de soulever une paupière lourde pour voir enfin la laideur de ses fils.
On a crié au blasphème. Mais le vrai blasphème, c’est quoi ? Ces regards bourgeois qui détournent la tête ? Ces catholiques parfumés, ceux-là mêmes qui veulent un Dieu de dentelle et de cire, incapable de hurler sous la torture ?
Mais le Christ, lui, hurle. Il hurle dans l’église profanée, pas par des caricatures mais par la honte qu’on lui fait porter. Il hurle sur ce dessin, qui sous son outrage contient pourtant plus de foi et d’amour que mille homélies hypocrites.
Ce n’est pas la première fois qu’on défigure le Christ. C’est même son essence.
La Transfiguration et la Défiguration sont la même lumière.
Ce qui brille au sommet du Thabor est ce qui ruisselle de sang au Golgotha.
Ce qui éclate dans la gloire est ce qui s’efface dans le sacrifice.
Nous cherchons un Dieu trop beau. Et il nous donne un visage brisé.
Haïku
L’ombre sur le linge,
sueur, sang et abandon –
le regard d’amour.
Tanka
Un visage en cendres,
un masque de larmes vives,
tant de plaies offertes,
et pourtant, dans cet effroi,
la beauté d’un feu sans fin.
Sonnet ou presque
Qui cherche ton visage et rêve d’une gloire
Ne voit que le mensonge aux vitres du matin.
Le jour s’efface en cendre et sous l’écrin d’ivoire,
Ta face suppliciée saigne entre les destins.
Ils ont voulu d’un Dieu sans plaie ni déchirure,
D’un Roi tout-puissant, beau comme un empereur.
Mais toi, tu as choisi l’abîme et la rupture,
Ton front griffé d’épines, ton regard en fureur.
Car l’or ne te suffit, ni l’encens, ni les cantiques,
C’est dans l’homme brisé que s’écrit ton Cantique,
C’est dans l’ombre et le cri que vibre ton Amour.
Et ceux qui, sous la cendre, osent lever la tête
Devineront enfin, à l’aube d’un retour,
Que ton visage ardent se grave dans la défaite.
C est l eucharistie le sens de l eucharistie que j ai compris ce matin et ressenti dans ma chair ce matin à la messe, que tu décris ici pour moi. 🙏