(image Georges Rouault : détail Christ en croix 1929 – 1939)
Je suis encore cloué au bois
tant qu’un enfant tremble sous un ciel de feu,
tant qu’une maison s’effondre sur un souffle humain,
tant qu’une terre est arrachée à ceux qui y ont enterré leurs morts.
Chaque guerre m’ouvre les mains à nouveau.
Chaque cri d’innocent rallonge la Croix.
Vous croyez que je suis ressuscité loin de la poussière,
mais je demeure là où le sang coule,
là où la peur a remplacé le nom des mères,
là où la nuit apprend aux enfants à ne plus espérer.
Je ne reconnais pas vos frontières dressées sur les os,
ni vos droits écrits avec des armes.
La terre ne vous appartient pas :
elle m’a été confiée pour être offerte,
non pour être dévorée.
Quand vous chassez un peuple de sa maison,
c’est mon corps que vous exilez.
Quand vous affamez, humiliez, écrasez,
c’est Abbahimma que vous laissez sans refuge.
Je ne suis pas du côté de la force,
je suis du côté de la blessure.
Je ne règne pas par la victoire,
je règne par la vulnérabilité livrée.
Ne dites pas mon nom pour bénir vos violences.
Ne brandissez pas mon silence pour justifier vos crimes.
Mon silence est un cri retenu,
une douleur trop grande pour se défendre,
l’amour qui ne peut que souffrir
quand il n’est pas accueilli.
Je suis la première victime de toutes vos guerres.
Je suis frappé avant ceux que vous frappez.
Je meurs dans chaque enfant enseveli,
dans chaque regard vidé par la peur,
dans chaque terre devenue cendre.
Et pourtant, je demeure ouvert.
Même à ceux qui me crucifient encore.
Car mon amour n’a pas d’autre puissance
que de vous attendre.
Déposez les pierres.
Rendez la terre à la vie.
Laissez-moi descendre de la Croix
en relevant ceux que vous avez jetés à terre.
Car tant qu’un seul innocent est écrasé,
l’enfant Abbahimma est crucifié.
Et qu’un seul geste d’amour surgisse dans la nuit,
la Résurrection commence.
Tanka
Sous la nuit de feu
l’amour veille encore là,
dans la plaie du monde.
Une main se rouvre pour toi.
L’aube apprend à naître.
Haïku
Après longue nuit,
une source respire encore.
Le jour revient clair.