Ce qui se cache derrière l’innovation

Parce que je ne veut pas perdre ce discours et dire ma colère contre ce mot d’innovation. L’émission est ancienne mais l’idée reste.

https://www.franceculture.fr/emissions/ce-qui-nous-arrive-sur-la-toile/ce-qui-se-cache-derriere-linnovation

Depuis quelque temps, une idée s’est imposée avec la force de l’évidence : une des solutions à la crise économique, ce sera l’innovation. L’innovation, le mot est désormais partout, dans le discours technologique évidemment, où c’est un mantra, dans le discours politique, dans le discours médiatique (un nouveau magazine commence bientôt sur Arte, un magazine de l’innovation). Et en ce moment, a lieu à Las Vegas LA grand-messe mondiale de l’Innovation, le CES (Consumer Electronics Show), auquel s’est rendu Fleur Pellerin pour soutenir les start-ups françaises et défendre l’idée de la « Start-Up République » (c’est le nouveau nom de la France), CES où le journal Le Monde a envoyé un journaliste qui nous raconte en détail depuis ce week-end tout ce qu’on y voit.

Les grandes tendances cette année : les objets connectés en particulier dans le champ de la santé (des capteurs sous le matelas qui contrôlent votre sommeil et vous réveillent au moment idéal, un bijou qui analyse votre peau, sert aussi de capteur de luminosité et vous permet de savoir si vous vous exposez trop au soleil….), mais aussi l’impression 3-D (des imprimantes qui permettent de fabriquer des objets, sortes de petites usines individuelles) ou les écrans de télé incurvés. Mais l’innovation n’est pas seulement à Las Vegas, Emmanuel Laurentin m’envoyait ce matin un papier provenant des pages « Innovations » du magazine Smithonian expliquant qu’une société anglaise était en train de travailler à des trains à grande vitesse qui prendraient et feraient sortir des passagers, sans s’arrêter, avec un système de plateforme mobile (j’avoue ne pas avoir bien compris le détail de l’affaire mais ont surgi à mon esprit quelques images d’accidents assez peu engageantes).Mais mon but n’est pas de me moquer mais d’interroger la logique à l’œuvre dans cette croyance en l’innovation. Parce que c’est quoi innover, au fait ?

D’abord innover, ce n’est pas pareil que « découvrir ». Dans l’innovation, il y a l’idée d’une application immédiate. Ce qui distingue l’innovation de la recherche fondamentale, qui découvre mais pour laquelle la question de l’application est souvent secondaire, l’intérêt étant scientifique avant d’être technique ou industrielle. Ce qui est intéressant, c’est que l’idée d’innovation s’impose en France à mesure que l’on encourage justement la recherche fondamentale à se poser la question de l’application, à déposer des brevets, à se rapprocher des entreprises. Ce double mouvement (promotion de l’innovation et reproche à la recherche de ne pas être assez applicative), c’est à mon avis très significatif d’un changement profond de logique dans notre rapport au savoir.Ensuite, innover, ce n’est pas la même chose qu’inventer. L’invention suppose une nouveauté radicale, une création à partir de rien ou presque. L’innovation est un processus différent, l’innovation, c’est du nouveau qui vient s’inscrire dans un cadre établi, c’est du nouveau dans du connu : un train à grande vitesse, mais qui ne s’arrête pas, une voiture, mais sans conducteur. Là, on est dans l’innovation. Bien sûr on continue à s’intéresser aux inventeurs, mais que l’on privilégie les innovateurs est encore une fois significatif. Pour qu’elle soit commercialisable, l’innovation doit ne pas trop perturber le client, elle doit s’inscrire dans un espace très incertain entre le nouveau et le familier, c’est tout le talent des grands innovateurs d’évaluer la taille de cet espace (Steve Jobs était un génie en la matière). En un sens, l’innovation, c’est un renoncement à une nouveauté qui soit radicale, à la création étrange folle. En art, on n’innove pas.Dernière question : croire en l’innovation, est-ce la même chose que croire dans le progrès ?

Pour le dire autrement, a-t-on remplacé un mot par un autre « progrès » par « innovation », mais pour dire à peu près la même chose ? Eh bien il me semble que c’est un peu le cas. Dans l’injonction à innover, il y a l’idée que ce qui nous sortira de la crise, c’est aller de l’avant, c’est aller vers la nouveauté, c’est produire (une conception au fond linéaire des civilisations qui était déjà à l’œuvre dans l’idée de progrès). Mais il y a une différence entre le progrès et l’innovation, c’est que le progrès comportait dans son essence même l’idée d’une amélioration, alors que la finalité de l’innovation, une fois évacuée la croyance un peu magique qu’elle va nous sortir de la crise, est beaucoup plus floue. Pourquoi innover ?

C’est quoi les perspectives d’une civilisation qui préfère innover plutôt que découvrir, inventer ou créer ? C’est quoi l’horizon ? En l’absence de réponse claire, j’aurais encore un peu de mal à m’exciter pour la nouvelle fourchette qui calcule la fréquence de ma mastication.

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